Alors que le gouvernement chilien d'extrême droite multiplie les projets contestés en matière d'environnement, les habitants de l'île de Robinson Crusoé, dans l'archipel de Juan Fernandez, mènent une bataille méconnue pour protéger leur écosystème marin. Selon Reporterre, qui a publié un reportage sur place, ces insulaires font figure d'exemple en matière de conservation, mais se heurtent à une volonté politique de réduire, voire de supprimer, leur aire marine protégée (AMP).

Ce qu'il faut retenir

  • L'archipel de Juan Fernandez, situé à 700 km des côtes chiliennes, abrite l'île de Robinson Crusoé et son unique village habité, San Juan Bautista.
  • Ses habitants gèrent une aire marine protégée de 150 000 km², l'une des plus vastes au monde par habitant.
  • Le gouvernement chilien, dirigé par une coalition d'extrême droite, envisage de réduire ou d'abroger cette AMP au profit d'activités économiques.
  • Les insulaires dénoncent une politique environnementale régressive, alors que leur modèle de gestion locale est salué par les scientifiques.

Un archipel isolé et une biodiversité unique

Perché à 700 kilomètres des côtes chiliennes, l'archipel de Juan Fernandez est un joyau de biodiversité. Composé de trois îles principales, dont Robinson Crusoé — rendue célèbre par le roman de Daniel Defoe — il abrite des espèces endémiques comme le *Juan Fernández firecrown*, un colibri menacé. Selon les données de l'ONG Oceana, son aire marine protégée, établie en 2018, couvre près de 150 000 km², soit une surface équivalente à celle de l'Angleterre. Une gestion locale qui a permis une restauration partielle des stocks de poissons et le retour d'espèces comme le thon ou le requin blanc.

Pour les 800 habitants de San Juan Bautista, cette protection est vitale. Le village, accessible uniquement par bateau, vit principalement de la pêche artisanale et du tourisme écologique. « Sans cette aire marine, c'est toute notre économie qui s'effondrerait », explique Maria Rodriguez, pêcheuse depuis trois générations. — C'est notre héritage, et nous ne le laisserons pas détruire.

Un gouvernement en conflit avec les territoires

Depuis l'arrivée au pouvoir en 2022 de la coalition d'extrême droite *Frente Social Cristiano*, soutenue par des figures conservatrices comme le président José Antonio Kast, les projets environnementaux sont dans le viseur. Le gouvernement a déjà annoncé vouloir réduire de 30 % la surface de l'AMP pour faciliter l'exploitation minière et halieutique. Une décision qui s'inscrit dans une logique de libéralisation économique accélérée, selon les observateurs.

Les habitants de Robinson Crusoé, soutenus par des scientifiques et des ONG internationales, ont porté plainte devant la Cour suprême chilienne. « Le gouvernement ignore nos droits et notre savoir-faire », dénonce Juan Perez, maire de l'île et porte-parole du mouvement. Le 15 mai 2026, une manifestation réunissant plus de 200 insulaires a bloqué le port de San Juan Bautista pendant 48 heures, avant d'être dispersée par les forces de l'ordre.

Un modèle de gestion locale menacé

Ce qui fait la singularité de Robinson Crusoé, c'est son mode de gouvernance. Depuis 2010, la gestion de l'AMP est assurée par un comité local associant pêcheurs, scientifiques et autorités. Ce modèle a permis une réduction de 50 % de la pêche illégale et une augmentation de 30 % des prises durables. « Nous avons prouvé qu'une gestion communautaire fonctionne », souligne Elena Martinez, biologiste marine venue étudier l'archipel. — Pourquoi le gouvernement veut-il nous imposer un modèle qui a échoué ailleurs ?

Pourtant, le ministère de l'Environnement chilien justifie sa position par la nécessité de relancer l'économie locale. « L'aire marine actuelle bride les opportunités de développement », a affirmé le ministre Alfredo Moreno lors d'une conférence de presse en avril 2026. Une argumentation rejetée par les insulaires, qui rappellent que leur modèle génère déjà 1,2 million de dollars par an grâce au tourisme et à la pêche certifiée.

Et maintenant ?

La Cour suprême chilienne doit rendre sa décision d'ici la fin du mois de juin 2026. Si elle donne raison aux habitants, le gouvernement pourrait faire appel devant la Cour interaméricaine des droits de l'homme. Dans le même temps, les insulaires préparent une campagne internationale pour mobiliser l'opinion publique, avec le soutien de figures comme la biologiste Sylvia Earle. Une chose est sûre : la bataille pour Robinson Crusoé dépasse le cadre local et interroge l'avenir de la protection des océans face aux pressions économiques.

Pour les défenseurs de l'environnement, cette affaire illustre un paradoxe chilien : alors que le pays abrite plus de 40 % des aires marines protégées d'Amérique latine, son gouvernement actuel semble déterminé à en faire table rase. Une position qui pourrait, à terme, fragiliser les accords internationaux signés par Santiago, comme l'engagement de protéger 30 % des mers d'ici 2030.

La pêche artisanale et le tourisme écologique, qui représentent ensemble près de 80 % des revenus du village. Une partie des espèces comme le *conger* ou le *langouste de Juan Fernandez* pourraient voir leurs stocks s'effondrer, mettant en péril la survie économique de l'île.