Dans le nord de la France, écologues et agriculteurs collaborent pour préserver les busards, ces rapaces emblématiques qui nichent au sol dans les champs de céréales. Selon Reporterre, la précocité des moissons et les vagues de chaleur menacent de plus en plus leur reproduction, déjà en forte baisse ces dernières années. Un reportage mené à Courcelette, dans la Somme, illustre cette mobilisation inédite entre deux mondes souvent opposés.
Ce qu'il faut retenir
- Les busards, rapaces protégés, voient leur habitat menacé par l’avancement des moissons et les températures élevées, réduisant leurs chances de survie.
- À Courcelette (Somme), écologues et agriculteurs travaillent main dans la main pour identifier et protéger les nids avant les récoltes.
- La méthode repose sur des repérages précoces et des aménagements des pratiques agricoles pour limiter les destructions accidentelles.
- Les populations de busards cendrés et busards Saint-Martin ont chuté de plus de 30 % en dix ans en France, selon les spécialistes.
- Cette initiative s’inscrit dans un contexte de déclin général des oiseaux des milieux agricoles, avec 60 % d’espèces en déclin depuis 1980.
Un écosystème agricole en tension
Courcelette, petit village de la Somme, abrite l’un des derniers bastions de busards cendrés en Picardie. Pourtant, ici comme ailleurs, ces oiseaux paient le prix fort de l’intensification agricole. Les moissons, de plus en plus précoces pour des raisons climatiques et économiques, interviennent désormais avant que les jeunes busards ne soient capables de voler. Selon l’Office français de la biodiversité, moins de 30 % des nichées parviennent à l’envol dans les zones céréalières.
Anne-Gaëlle Mothé, écologue spécialiste des busards, arpente les champs avec une paire de jumelles et des gants de cuir. « Regardez, ils sont là, au sol », glisse-t-elle en désignant un amas de tiges. Son équipe identifie les nids dès le mois de mai, bien avant que les blés ne soient prêts à être coupés. Une fois repérés, les agriculteurs sont alertés pour adapter leurs dates de récolte ou, à défaut, laisser une bande de sécurité autour du nid.
Des pratiques agricoles adaptées pour sauver les nids
La collaboration entre écologues et agriculteurs repose sur un principe simple : éviter la destruction des nids par les machines. À Courcelette, plusieurs exploitants ont accepté de retarder leurs moissons de quelques jours ou de contourner les zones de nidification. Une démarche qui demande une organisation rigoureuse, surtout dans un contexte où les marges de manœuvre économiques sont étroites.
« Sans notre intervention, il n’y aurait quasiment plus de busards en France », souligne Anne-Gaëlle Mothé. Elle rappelle que ces rapaces, classés en danger sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), jouent un rôle clé dans l’équilibre des écosystèmes. Leur déclin reflète aussi celui d’une biodiversité plus large, des insectes aux petits mammifères, qui composent leur régime alimentaire.
Un modèle reproductible ?
Si l’initiative de Courcelette reste localisée, elle préfigure ce que pourrait être une politique de conservation intégrée à l’agriculture. En Bretagne ou en Champagne-Ardenne, des dispositifs similaires ont été testés avec succès, permettant de sauver jusqu’à 70 % des nichées dans certaines zones. Pourtant, ces efforts restent fragiles et dépendent largement de la bonne volonté des agriculteurs et du soutien des collectivités locales.
Le ministère de la Transition écologique a récemment lancé un plan de sauvegarde pour les busards, incluant des subventions pour les agriculteurs adoptant des pratiques favorables. Mais pour Anne-Gaëlle Mothé, « ces mesures restent insuffisantes face à l’urgence climatique ». Elle plaide pour une généralisation des contrats territoriaux, combinant aides financières et accompagnement technique.
Reste à savoir si les pouvoirs publics et les acteurs agricoles parviendront à concilier productivité et préservation de la faune sauvage. Une équation d’autant plus complexe que les aléas climatiques, comme les canicules précoces, rendent les calendriers agricoles de plus en plus imprévisibles.
Les deux espèces les plus touchées sont le busard cendré et le busard Saint-Martin, dont les populations ont respectivement chuté de 35 % et 25 % en dix ans. Ces rapaces, qui nichent au sol dans les cultures céréalières, subissent de plein fouet la précocité des moissons et la réduction de leurs habitats naturels.