Alors que la France enregistre des températures historiques et que la vigilance sécheresse s’étend désormais à plus de quatre-vingts départements, le débat autour de la loi agricole, actuellement examinée au Sénat, fait resurgir les inquiétudes sur la gestion de l’eau. Selon Reporterre, cette réforme pourrait, dans les faits, accentuer la concentration des ressources hydriques entre les mains des grands acteurs économiques, notamment agricoles et industriels.
Ce qu'il faut retenir
- La loi agricole en discussion au Sénat risque de renforcer la mainmise des grands acteurs sur l’eau, selon Reporterre.
- Plus de 80 départements français sont placés en vigilance sécheresse, un niveau historique.
- Les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik, auteurs d’une enquête intitulée Les Assoiffeurs, pointent les dérives de cette appropriation privée de l’eau.
- La réforme est examinée dans un contexte de canicule extrême, avec des températures inédites pour le pays.
Fabien Benoit et Nicolas Celnik, deux journalistes indépendants, reviennent sur cette problématique dans leur ouvrage Les Assoiffeurs : Enquête sur ces entreprises qui s’accaparent notre eau, publié aux éditions Les Liens qui Libèrent en 2026. Leur travail met en lumière les mécanismes par lesquels certains secteurs — principalement l’agro-industrie et les multinationales — captent une part croissante des ressources en eau, souvent au détriment des usages domestiques ou écologiques.
Dans une tribune publiée par Reporterre, les deux auteurs soulignent que
« les crises, comme celle de la sécheresse actuelle, servent de prétexte pour accélérer la privatisation de l’eau et renforcer la mainmise des grands groupes sur cette ressource vitale ».Leur enquête révèle des pratiques répétées de détournement de captages, de constitution de réserves privées, ou encore de pression sur les pouvoirs publics pour obtenir des autorisations d’exploitation. Autant dire que, dans ce contexte, l’adoption de la loi agricole pourrait aggraver une situation déjà tendue.
Une réforme controversée dans un contexte de stress hydrique aigu
Le texte législatif, qui vise notamment à moderniser le secteur agricole, est examiné en pleine crise climatique. Depuis le début de l’été, Météo-France a enregistré des températures records, avec des pics à plus de 40 °C dans plusieurs régions. Les restrictions d’usage de l’eau se multiplient, et les préfectures publient des arrêtés limitant l’arrosage des jardins, le remplissage des piscines ou encore l’irrigation des cultures.
Pourtant, les auteurs de l’enquête rappellent que l’eau n’est pas une ressource inépuisable. Les nappes phréatiques s’épuisent, les cours d’eau s’assèchent, et les écosystèmes aquatiques souffrent. « La loi agricole telle qu’elle est rédigée aujourd’hui ne prend pas la mesure de ces enjeux », a indiqué Fabien Benoit à Reporterre. « Elle risque même d’aggraver les inégalités d’accès à l’eau, entre ceux qui peuvent se payer des forages privés et ceux qui dépendent des réseaux publics. »
Les risques d’une mainmise privée accrue
L’enjeu dépasse le cadre strictement agricole. Selon les chiffres cités par les deux journalistes, certains groupes industriels — notamment dans l’agroalimentaire et l’énergie — possèdent déjà des milliers de points de captage en France. Ces réserves privées, souvent constituées lors de périodes de faible régulation, permettent à leurs détenteurs de sécuriser leur approvisionnement, même en cas de sécheresse prolongée. « L’eau devient un produit de luxe pour les plus riches, tandis que les ménages modestes et les collectivités locales subissent les restrictions », déplore Nicolas Celnik.
Les auteurs citent plusieurs exemples concrets, comme celui d’une grande entreprise laitière en Bretagne, accusée d’avoir pompé massivement dans une nappe phréatique locale, asséchant partiellement les sources d’eau potable pour les riverains. Un cas qui illustre, selon eux, les dérives d’un système où la priorité est donnée à la rentabilité économique plutôt qu’à l’intérêt général.
En attendant, les préfectures maintiennent leurs restrictions, et les agriculteurs, dont une partie dépend de l’irrigation, font face à des choix difficiles. Certains évoquent déjà la nécessité de revoir en profondeur les modes de production, tandis que d’autres demandent des dérogations exceptionnelles pour préserver leurs cultures. Une chose est sûre : la question de l’eau, déjà cruciale, va dominer le débat public cet été.
La loi agricole en discussion au Sénat contient des dispositions qui pourraient faciliter l’accès à l’eau pour les grands acteurs économiques, notamment en simplifiant les procédures d’obtention de droits de prélèvement. Les auteurs de l’enquête estiment qu’elle risque d’aggraver la concentration de cette ressource entre les mains d’une minorité, au détriment des usages collectifs et écologiques.