Dans une interview accordée au Brussels Times, l’ancien président du Conseil européen Charles Michel a livré une critique acerbe à l’encontre de l’actuelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Ses propos, particulièrement sévères, décrivent une gouvernance qu’il qualifie d’« super autoritaire », où les commissaires européens n’auraient « absolument plus aucun rôle ». Selon Courrier International, ces déclarations marquent l’aboutissement d’une relation conflictuelle de cinq ans entre les deux dirigeants européens, qui ont été les visages les plus visibles de l’Union européenne de 2019 à 2024.

Ce qu'il faut retenir

  • Charles Michel, ex-président du Conseil européen (2019-2024), accuse Ursula von der Leyen de gouverner de manière autoritaire dans une interview au Brussels Times.
  • Michel dénonce l’absence de résultats concrets dans la défense du marché unique et des marchés financiers sous la présidence von der Leyen.
  • En avril 2021, lors d’une rencontre avec le président turc Recep Tayyip Erdogan, von der Leyen avait été reléguée à l’écart, un incident qualifié de sexiste par plusieurs observateurs.
  • Michel reproche à la Commission d’avoir instrumentalisé cet incident pour étendre ses pouvoirs institutionnels au-delà de ses compétences.
  • D’autres figures européennes, comme Michel Barnier, ont également critiqué la dirigeante allemande pour sa tendance centralisatrice.

Une critique virulente après cinq ans de tensions institutionnelles

Les relations entre Charles Michel et Ursula von der Leyen ont toujours été tendues, un secret de Polichinelle au sein des institutions bruxelloises. Pourtant, c’est dans un entretien au Brussels Times que l’ancien Premier ministre belge a choisi de régler ses comptes avec celle qui fut sa collègue. « Jamais auparavant je n’avais rencontré autant de difficultés pour collaborer avec un collègue […] Elle a une façon de gouverner super autoritaire, avec elle, les commissaires n’ont absolument plus aucun rôle », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « von der Leyen est censée œuvrer pour la défense du marché unique, mais rien n’a été fait. Elle est censée œuvrer pour les marchés financiers. Rien n’a été fait. Dans ce domaine, le résultat est nul, et c’est une tragédie ».

Charles Michel, qui a occupé le poste de président du Conseil européen de 2019 à 2024, n’a pas hésité à qualifier sa critique de « sévère » et « cruelle », précisant qu’il s’exprimait en connaissance de cause : « Parce que j’ai vu cela de l’intérieur ». Ses attaques ne surprennent pas totalement, tant les désaccords entre les deux dirigeants étaient connus des observateurs de la diplomatie européenne.

L’incident d’Ankara en 2021, symbole d’un malaise persistant

L’un des épisodes les plus controversés de leur collaboration remonte au 6 avril 2021, lors d’un déplacement à Ankara en Turquie. À cette occasion, le président turc Recep Tayyip Erdogan avait invité Charles Michel à s’asseoir à ses côtés, reléguant Ursula von der Leyen à l’écart. Un geste perçu comme sexiste par une partie de l’opinion publique, qui a reproché à Michel de ne pas avoir réagi publiquement. « Tout le monde sait et a pu constater comment la Commission a décidé d’instrumentaliser cet incident pour tenter d’accaparer davantage de pouvoir, notamment sur le plan institutionnel, et pour s’immiscer dans des domaines qui ne relèvent pas de sa compétence », a-t-il expliqué dans son interview.

Selon les traités européens, la politique étrangère relève en effet des États membres et non de la Commission. Pourtant, von der Leyen est régulièrement accusée de centraliser le pouvoir entre ses mains. Ces critiques ne sont pas isolées : Michel Barnier, ancien négociateur en chef de l’UE pour le Brexit, avait lui aussi évoqué une « dérive autoritaire » de la dirigeante allemande, bien que ces attaques n’aient été formulées qu’après son départ des institutions.

Une gouvernance critiquée pour son manque de résultats concrets

Au-delà des questions de pouvoir, Charles Michel reproche à Ursula von der Leyen de ne pas avoir obtenu de résultats tangibles dans deux domaines clés de son mandat : la défense du marché unique et la régulation des marchés financiers. « Dans ce domaine, le résultat est nul », a-t-il asséné, soulignant que la Commission n’a pas su concrétiser ses ambitions malgré les moyens à sa disposition.

Ces critiques s’inscrivent dans un contexte plus large de remise en question de la gouvernance de l’UE. Plusieurs États membres, ainsi que des parlementaires européens, ont exprimé leur inquiétude face à une concentration excessive du pouvoir entre les mains de la présidente de la Commission. Certains y voient une dérive antidémocratique, tandis que d’autres estiment que cette centralisation est nécessaire pour répondre aux crises successives (pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, transition énergétique).

Et maintenant ?

Ursula von der Leyen, dont le mandat à la tête de la Commission européenne court jusqu’en 2029, n’a pas encore réagi publiquement aux déclarations de Charles Michel. Ses partisans pourraient chercher à minimiser l’impact de ces critiques, arguant que les tensions internes sont inhérentes à toute gouvernance collective. Cependant, la question de la répartition des pouvoirs entre les institutions européennes devrait rester un sujet de débat dans les mois à venir, notamment à l’approche des prochaines élections européennes prévues en 2029.

Pour les observateurs, cette polémique illustre les défis structurels de l’Union européenne : concilier efficacité décisionnelle et respect des équilibres institutionnels. Tant que des figures comme Charles Michel ou Michel Barnier continueront à dénoncer des dérives autoritaires, la pression sur von der Leyen ne devrait pas faiblir.

Plusieurs personnalités européennes ont choisi de s’exprimer après avoir quitté leurs fonctions, une pratique qui permet d’éviter les conflits directs tout en préservant une certaine liberté de ton. Charles Michel, comme Michel Barnier avant lui, a attendu son départ pour formuler des critiques plus tranchées, probablement pour ne pas fragiliser la position de l’UE pendant les périodes de crise.

À court terme, ces déclarations pourraient alimenter le débat sur la répartition des pouvoirs au sein de l’UE, notamment entre la Commission, le Conseil européen et le Parlement. À plus long terme, elles pourraient inciter les États membres à réformer les traités pour clarifier les compétences de chaque institution et éviter une concentration excessive du pouvoir.