Depuis des décennies, le Likoud incarnait une droite nationaliste modérée, refusant toute alliance avec les courants ouvertement racistes ou suprémacistes. Cette ligne, défendue par des figures comme Menahem Begin, permettait de distinguer une droite respectable d’un extrémisme marginal. Pourtant, sous la direction de Benyamin Nétanyahou, cette frontière a progressivement disparu, au point de rendre le parti perméable aux discours les plus radicaux.
Ce qu'il faut retenir
- Le Likoud a historiquement maintenu une distance avec les mouvements racistes, notamment celui du rabbin Meir Kahane, dont les partisans prônaient l’expulsion des Arabes d’Israël et une vision ouvertement suprémaciste juive.
- Menahem Begin, dirigeant historique du Likoud, considérait comme une priorité de tracer une ligne rouge entre son parti et les franges extrémistes de la droite.
- Benyamin Nétanyahou a systématiquement affaibli cette barrière, intégrant des figures comme Itamar Ben Gvir au gouvernement, alors que ce dernier était lié à des mouvements ouvertement racistes.
- La survie politique de Nétanyahou a motivé cette stratégie, chaque crise gouvernementale l’obligeant à élargir sa coalition pour conserver le pouvoir.
- Cette évolution a transformé le paysage politique israélien, brouillant les frontières entre droite modérée et extrême droite.
Selon Courrier International, cette mue du Likoud s’inscrit dans une logique de survie politique. Pendant des années, Benyamin Nétanyahou a veillé à préserver l’image d’un parti nationaliste, mais respectueux des limites démocratiques. Pourtant, face à des élections serrées et des crises répétées au sein de ses coalitions, le Premier ministre israélien a progressivement cédé à l’extrême droite, intégrant des personnalités comme Itamar Ben Gvir, actuel ministre de la Sécurité nationale.
Cette décision marque un tournant. Itamar Ben Gvir, dont les liens avec le mouvement kahaniste – fondé par le rabbin Meir Kahane – sont avérés, incarne une vision radicale de la suprématie juive. Le kahanisme, classé comme organisation terroriste par plusieurs pays, prônait dès les années 1980 l’expulsion des Arabes d’Israël et l’instauration d’un État juif exclusif. Menahem Begin, figure tutélaire du Likoud, avait toujours refusé toute alliance avec ce mouvement, le qualifiant d’« illégitime et contraire aux valeurs démocratiques ».
« Begin savait que la légitimité du Likoud dépendait de sa capacité à exclure les discours racistes, même portés par des alliés potentiels. Pour lui, certaines idées n’avaient tout simplement pas leur place dans le débat politique israélien. »
Cette ligne de conduite a structuré la droite israélienne pendant des décennies. Le Likoud se présentait alors comme un rempart contre l’extrémisme, attirant des électeurs modérés tout en marginalisant les franges les plus radicales. Pourtant, à partir des années 2000, Nétanyahou a commencé à remanier cette équation. Son objectif ? Élargir sa base électorale en intégrant des factions de plus en plus à droite, quitte à normaliser des discours autrefois considérés comme inacceptables.
En 2026, cette stratégie a atteint son paroxysme. Le gouvernement israélien compte désormais des ministres issus de formations ouvertement hostiles aux Arabes israéliens et favorables à l’annexion de territoires palestiniens. Itamar Ben Gvir, dont les meetings politiques étaient autrefois interdits dans certaines villes en raison de ses propos incendiaires, occupe désormais un poste ministériel clé. Son parti, Otzma Yehudit (Force juive), est une scission du mouvement kahaniste, et ses membres ont été condamnés pour incitation à la haine ou participation à des actes violents.
Les conséquences de cette évolution se mesurent déjà sur le terrain. Les tensions intercommunautaires en Israël se sont accrues, tandis que la Cisjordanie voit une escalade de la violence entre colons israéliens et Palestiniens. Selon plusieurs observateurs, cette radicalisation du discours politique israélien alimente un cercle vicieux : plus l’extrême droite est intégrée au système, plus les positions modérées deviennent marginales.
Une stratégie risquée pour la stabilité politique
Pour Nétanyahou, cette alliance avec l’extrême droite n’est pas un choix idéologique, mais une nécessité politique. Depuis des années, ses gouvernements reposent sur des majorités fragiles, constamment menacées par des dissensions internes. En 2026, après plusieurs élections anticipées et des crises à répétition, le Premier ministre a dû composer avec des partis toujours plus radicaux pour éviter une paralysie institutionnelle.
Cette dépendance croissante à l’égard de l’extrême droite pose cependant un problème de taille : elle limite sa marge de manœuvre. En intégrant des figures comme Ben Gvir, Nétanyahou s’est privé d’une partie de l’électorat modéré qui, autrefois, le soutenait par défaut. Les sondages indiquent une érosion de son socle traditionnel, tandis que l’opposition profite de ce virage pour se repositionner.
Les critiques ne manquent pas, y compris au sein de la majorité. Certains députés du Likoud, héritiers de l’héritage de Begin, ont exprimé leur malaise face à cette alliance. « On ne peut pas gouverner avec des gens qui veulent chasser les Arabes d’Israël », a déclaré un député sous couvert d’anonymat. Pourtant, face à la menace d’élections anticipées, ces voix restent minoritaires.
Un héritage en péril pour le Likoud
L’histoire du Likoud est indissociable de la construction d’une droite nationale, mais aussi d’une certaine modération. Begin lui-même avait rompu avec l’Irgun, un groupe armé sioniste, pour se consacrer à une action politique « dans les limites de la démocratie ». Cette tradition semble aujourd’hui s’effriter sous les pressions électorales et les calculs politiques de Nétanyahou.
Pour ses détracteurs, cette mue du Likoud marque la fin d’une époque. « Le parti a trahi ses valeurs fondatrices », estime l’historien israélien Idith Zertal. « En cédant à l’extrême droite, il a abandonné l’idée d’un État juif et démocratique, pour glisser vers un projet ethnique et exclusif. » Cette analyse rejoint celle de nombreux analystes, qui y voient un tournant dangereux pour la cohésion sociale en Israël.
Sur le plan international, cette évolution n’est pas passée inaperçue. Plusieurs capitales européennes ont exprimé leur inquiétude face à la présence de ministres ouvertement hostiles à toute solution à deux États. Aux États-Unis, des voix au Congrès ont appelé à une réévaluation de l’aide militaire américaine à Israël, en raison de la radicalisation de certains membres du gouvernement.
Quelles conséquences pour l’avenir politique d’Israël ?
À court terme, Nétanyahou semble déterminé à poursuivre cette stratégie. Les prochaines élections, prévues pour 2027, s’annoncent comme un test décisif. Si la coalition actuelle tient, il pourrait même tenter de durcir encore son discours, pour séduire un électorat de plus en plus perméable aux thèses de l’extrême droite.
Pour ses opposants, cependant, cette fuite en avant est un pari dangereux. « On construit un mur entre nous et nos voisins arabes », a déclaré le chef de l’opposition, Yair Lapid. « Et un jour, ce mur nous retombera dessus. » Les prochains mois seront cruciaux pour mesurer l’ampleur de cette transformation politique et ses répercussions sur la société israélienne.
Cette évolution interroge également les partenaires internationaux d’Israël. Les États-Unis, principal allié du pays, pourraient revoir leur soutien en fonction des choix politiques de Jérusalem. En Europe, où la question palestinienne reste sensible, cette radicalisation pourrait alimenter les tensions diplomatiques. Autant dire que les prochains mois s’annoncent décisifs, non seulement pour la politique intérieure israélienne, mais aussi pour sa place sur la scène internationale.
En définitive, l’histoire du Likoud et de Benyamin Nétanyahou illustre les dilemmes d’une démocratie en crise. Peut-on concilier sécurité nationale et respect des minorités ? Peut-on gouverner en s’appuyant sur des forces politiques radicales sans en assumer les conséquences ? Les réponses à ces questions détermineront non seulement l’avenir d’Israël, mais aussi celui de tout le Proche-Orient.
Meir Kahane était un rabbin et homme politique israélien d’origine américaine, fondateur du mouvement Kach, classé comme organisation terroriste par plusieurs pays, dont les États-Unis et le Canada. Son idéologie prônait une vision suprémaciste juive, incluant l’expulsion des Arabes d’Israël et l’instauration d’un État juif purement ethnique. Ses partisans ont été impliqués dans des actes de violence contre des Palestiniens, ce qui a conduit à l’interdiction de son parti en Israël dès 1988. Son mouvement a donné naissance à des groupes encore actifs aujourd’hui, comme Otzma Yehudit, dont fait partie Itamar Ben Gvir.
L’intégration de l’extrême droite au gouvernement israélien risque d’aggraver les tensions internes, en normalisant des discours hostiles aux Arabes israéliens et en affaiblissant les forces modérées. Sur le plan international, cela pourrait isoler Israël diplomatiquement, notamment en Europe et aux États-Unis, où la question des droits des minorités reste sensible. Enfin, cette alliance pourrait alimenter un cycle de violence en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, en encourageant les colons les plus radicaux à intensifier leurs actions.