L’Union européenne doit impérativement sécuriser ses approvisionnements en engrais pour éviter des pénuries alimentaires, a mis en garde Christophe Hansen, commissaire européen à l’Agriculture et à l’Alimentation, dans une interview accordée à Euronews FR. Ses déclarations surviennent alors que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et la crise énergétique continuent de faire flamber les prix des intrants agricoles.

Ce qu'il faut retenir

  • 500 millions d’euros de fonds européens seront mobilisés en urgence pour soutenir les agriculteurs, dont 200 millions issus de la réserve de crise de la Politique agricole commune (PAC).
  • Entre 40 % et 45 % des engrais utilisés dans l’UE sont importés de pays tiers, exposant le bloc aux chocs des marchés mondiaux.
  • Les prix des engrais ont augmenté de 60 % entre 2020 et 2024, en raison notamment de la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine.
  • La Commission européenne mise sur des solutions locales : engrais organiques, recyclage des nutriments et agriculture de précision pour réduire la dépendance aux importations.

Un plan d’urgence face à la flambée des coûts

Présenté en mai 2026, le Plan d’action sur les engrais de la Commission européenne vise à atténuer l’impact de la hausse des prix sur les agriculteurs. Christophe Hansen, dont le père et le frère sont agriculteurs, a révélé à Euronews FR que plus de 500 millions d’euros seront proposés aux États membres pour un soutien immédiat. 200 millions d’euros proviennent de la réserve de crise de la PAC, tandis que 300 millions supplémentaires s’ajouteront. « Un montant que les États membres peuvent majorer jusqu’à 200 %, ce qui pourrait porter l’enveloppe totale à 1,5 milliard d’euros », a précisé le commissaire.

Cette aide d’urgence intervient alors que de nombreux agriculteurs européens envisagent de réduire ou d’abandonner certaines cultures en raison des coûts prohibitifs. « Beaucoup d’entre eux ne peuvent pas répercuter ces hausses de prix, car ils sont en concurrence directe avec des producteurs étrangers moins exposés aux mêmes contraintes », a souligné Christophe Hansen. Sans cette intervention, la Commission craint une baisse des rendements agricoles et, in fine, des pénuries alimentaires au sein de l’UE.

La dépendance aux importations, un risque structurel

La crise actuelle des engrais illustre une faiblesse structurelle de l’Europe : sa dépendance aux importations, tant en énergie qu’en intrants agricoles. « Le principal ingrédient des engrais chimiques, c’est l’énergie, et l’Europe reste fortement dépendante de l’énergie importée », a rappelé Christophe Hansen. Entre 40 % et 45 % des engrais utilisés dans l’Union proviennent de pays tiers, un chiffre qui expose les agriculteurs aux perturbations des marchés mondiaux et aux chocs géopolitiques.

Cette vulnérabilité dépasse le secteur agricole. « La nourriture, c’est quelque chose dont nous avons besoin deux à trois fois par jour pour rester en bonne santé. Elle ne devrait pas être à la merci des importations ou de partenaires instables », a-t-il insisté. Selon lui, la crise des engrais n’est pas nouvelle : elle s’inscrit dans une tendance de fond, aggravée par la guerre en Ukraine et les tensions au Moyen-Orient. « Les prix ont bondi de 60 % entre 2020 et 2024, principalement à cause de la crise énergétique. Nous venons de subir deux chocs successifs. Sans action structurelle, cela se reproduira. »

Vers une autonomie européenne en matière d’engrais ?

Pour réduire cette dépendance, la Commission européenne mise sur plusieurs leviers. D’abord, le développement de la production locale d’engrais, notamment via des alternatives organiques et le recyclage des nutriments. « On peut gagner beaucoup en optimisant l’utilisation des nutriments et en améliorant l’efficacité », a expliqué Christophe Hansen. Ensuite, l’agriculture de précision, qui permet d’ajuster les apports en engrais aux besoins réels des cultures, est encouragée pour limiter le gaspillage et les coûts.

Cependant, certaines matières premières essentielles à la fabrication des engrais ne sont pas disponibles en Europe. « Ce n’est pas seulement un problème européen, c’est un problème mondial », a reconnu le commissaire. D’où l’importance des partenariats internationaux, comme en témoigne la réunion prévue ce lundi avec les ministres de l’Agriculture du G7, dédiée à la flambée des prix des engrais. « Nous devons travailler avec des partenaires fiables pour sécuriser nos approvisionnements, mais aussi accélérer notre transition vers des solutions locales. »

Une diplomatie alimentaire à l’épreuve

Les tensions actuelles révèlent une réalité plus large : la vulnérabilité de l’UE face aux goulets d’étranglement dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. « Nous constatons ces dépendances dans de nombreux secteurs, des semi-conducteurs aux produits médicaux. Cela nous rend vulnérables, et c’est un problème que nous devons traiter pour éviter tout chantage », a déclaré Christophe Hansen. « Aujourd’hui, l’alimentation est au cœur d’une diplomatie de la nourriture, ou d’une guerre des engrais. Nous devons redoubler d’efforts. »

Cette prise de conscience intervient alors que les États membres réévaluent leur exposition aux importations étrangères. « La crise des engrais n’est que la partie émergée de l’iceberg. Si nous ne construisons pas une résilience à long terme, nous resterons à la merci des crises géopolitiques et des fluctuations des marchés », a-t-il averti.

Et maintenant ?

Le montant exact des aides européennes sera dévoilé ce vendredi 13 juin 2026, lors d’une conférence de presse à Bruxelles. Les États membres auront ensuite jusqu’à la fin du mois pour activer ces fonds et les compléter éventuellement. Par ailleurs, la Commission devrait présenter d’ici la fin de l’année un cadre réglementaire visant à encourager la production locale d’engrais et à renforcer les stocks stratégiques. Les prochaines réunions du G7 et de l’OMC, prévues cet été, pourraient également aboutir à des engagements concrets pour sécuriser les approvisionnements en matières premières.

Au-delà des mesures immédiates, l’enjeu pour l’UE sera de concilier urgence et vision à long terme. Alors que les agriculteurs européens appellent à des solutions pérennes, Bruxelles devra trancher entre le coût immédiat des subventions et l’investissement nécessaire pour réduire la dépendance du continent aux importations. Une équation d’autant plus complexe que les tensions géopolitiques persistent et que les marchés restent volatils.