Depuis le début de l’année 2026, la flambée des prix de l’énergie, aggravée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, illustre les limites du marché mondial. Selon Courrier International, qui reprend une analyse du New York Times, les pays les plus riches parviennent à sécuriser leurs approvisionnements en dépensant sans compter, tandis que les économies moins solides subissent des pénuries critiques. En Asie, en Afrique subsaharienne et en Amérique latine, les stocks s’amenuisent, entraînant des hausses de prix insoutenables pour les populations.

Ce qu'il faut retenir

  • Les pays riches comme la Chine, le Japon, l’Europe et les États-Unis s’approvisionnent à prix d’or, privant les pays pauvres de ressources vitales.
  • La Thaïlande et la Chine ont suspendu leurs exportations de kérosène pour constituer des réserves, déclenchant des pénuries en Vietnam, Birmanie et Pakistan.
  • Les prix du carburant ont dépassé 8 dollars le gallon dans certaines régions des États-Unis, tandis que le FMI et la Banque mondiale alertent sur l’aggravation de la crise.
  • Les Philippines ont déclaré l’état d’urgence en raison de la flambée des prix, tandis que l’Inde multiplie les contrôles pour éviter les stocks spéculatifs.
  • Cette dynamique rappelle des crises passées, comme celle du riz en 1972 ou des équipements médicaux pendant le Covid-19, où l’égoïsme des États a amplifié les déséquilibres.

Les économistes décrivent ce phénomène comme une « loi de la jungle » où chaque État cherche à se prémunir contre les pénuries, sans coordination internationale. « Le marché n’est pas un mécanisme de répartition harmonieuse des ressources, mais plutôt de la loi de la jungle », souligne Isabella Weber, professeure d’économie à l’université du Massachusetts à Amherst. Résultat : les prix s’envolent, les stocks s’épuisent, et les populations les plus vulnérables paient le prix fort. Une logique déjà observée lors de la pandémie de Covid-19, où les restrictions sur les exportations d’équipements médicaux avaient aggravé les inégalités d’accès aux soins.

Une crise structurelle amplifiée par l’inégalité des moyens

La crise actuelle trouve son origine dans les tensions persistantes autour du détroit d’Ormuz, principal point de passage du pétrole en provenance du golfe Arabo-Persique. Selon les analystes, 75 % du kérosène européen transite par cette zone, devenue un enjeu stratégique entre les États-Unis et l’Iran. Face à cette dépendance, les pays riches n’hésitent pas à puiser dans leurs réserves stratégiques ou à surenchérir pour sécuriser leurs approvisionnements. « Une fois encore, on a un choc majeur qui prend l’économie mondiale au dépourvu, et c’est chacun pour soi », déplore Eswar Prasad, spécialiste du commerce international à l’université Cornell.

La Chine, bien qu’elle ait diversifié ses sources d’énergie et développé massivement les énergies renouvelables, reste vulnérable. Pékin importe encore 13 % de son pétrole d’Iran, une dépendance qui inquiète les autorités locales. Depuis le début de l’année, ses importations de brut ont chuté de 10 % par rapport à 2025, mais ses capacités de stockage, parmi les plus importantes au monde, lui offrent une marge de manœuvre bien supérieure à celle des pays moins nantis.

Des répercussions en cascade sur les économies fragiles

Les pays les moins riches subissent de plein fouet les conséquences de cette course aux réserves. Aux Philippines, où 90 % du pétrole est importé du Golfe, le président Ferdinand Marcos Junior a proclamé l’état d’urgence en avril 2026 pour tenter de juguler la hausse des prix. Les aides aux chauffeurs de tricycles et de jeepneys, moyens de transport emblématiques du pays, n’ont pas suffi à calmer la grogne sociale. Résultat : des grèves paralysent déjà certains secteurs.

En Inde, où le gaz de pétrole liquéfié (GPL) est essentiel pour la cuisine, les autorités ont lancé des descentes chez les commerçants accusés de thésaurisation. Malgré ces mesures, les pénuries persistent, et les prix s’envolent. Même scénario en Thaïlande, où la peur des ruptures de stock a provoqué une ruée sur les stations-service, obligeant le gouvernement à instaurer un rationnement. Les prix du diesel y ont été plafonnés, déclenchant une panique généralisée. « Les pouvoirs publics ont été contraints de prendre des dispositions pour rationner le carburant », rapporte Courrier International.

Des leçons historiques ignorées ?

Cette crise rappelle des épisodes douloureux de l’histoire économique mondiale. En 1972, une sécheresse avait réduit les récoltes de riz en Asie du Sud-Est, poussant la Thaïlande, premier exportateur mondial, à suspendre ses ventes pour sécuriser ses stocks. Le résultat ? Le prix du riz avait quadruplé en moins d’un an. Les pays riches, comme le Japon ou le Royaume-Uni, avaient pu acheter à prix d’or, tandis que le Bangladesh et l’Inde, privés de devises, avaient sombré dans la crise alimentaire.

La pandémie de Covid-19 a offert une nouvelle illustration de cette logique. Selon une étude de Simon Evenett, de l’IMD Business School en Suisse, 76 pays avaient limité l’exportation de fournitures médicales en 2020. La Chine, qui produisait alors plus de 40 % des équipements de protection, avait restreint ses ventes, provoquant une flambée des prix des masques et des respirateurs. « Ils ont même fait des stocks de précaution de produits chimiques entrant dans la composition des vaccins », rappelle l’économiste Joseph Stiglitz, Prix Nobel. Un exemple parmi d’autres de la manière dont l’égoïsme national peut aggraver les crises globales.

Et maintenant ?

Les institutions internationales tentent d’alerter sur les dangers d’une telle fragmentation des approvisionnements. En mi-avril 2026, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’Agence internationale de l’énergie ont conjointement appelé les États à éviter de constituer des réserves nationales, soulignant que ces mesures ne feraient qu’aggraver la situation. Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a averti : « Songez aux conséquences », alors que l’institution révisait à la baisse ses prévisions de croissance mondiale. Reste à voir si les gouvernements écouteront ces mises en garde, alors que la pression sociale et économique pousse à l’inaction.

Pour Joseph Stiglitz, cette crise dément un dogme fondamental de la mondialisation d’après-guerre : l’idée que l’intensification des échanges garantirait la stabilité des approvisionnements. « Le système mis en place après-guerre reposait sur l’idée que les frontières ne jouent plus aucun rôle, explique-t-il. Sauf que, dès que vous commencez à constituer des réserves de précaution à l’échelle nationale, ça ne tient plus. Les frontières retrouvent leur importance. » Une réalité qui, selon lui, devrait inciter à repenser la gouvernance mondiale de l’énergie.

Un avenir incertain pour les plus vulnérables

Si les pays riches disposent de moyens pour amortir le choc, les économies émergentes et les États fragiles n’ont pas cette latitude. Les inégalités d’accès à l’énergie, déjà criantes, risquent de s’accentuer dans les mois à venir. « Les pays riches surenchérissent sur les pays pauvres, confirme Isabella Weber. Les gens riches font le nécessaire pour pouvoir continuer à mener grand train, pendant que le gros de la population mondiale se trouve pris à la gorge. »

Dans ce contexte, les prochains mois s’annoncent décisifs. Les négociations sur la réouverture du détroit d’Ormuz et la stabilisation des approvisionnements en provenance du Golfe seront déterminantes. Les pays les plus exposés, comme les Philippines ou l’Inde, attendent des solutions concrètes. Mais pour l’heure, la logique du « chacun pour soi » semble l’emporter. Une tendance qui, selon les experts, ne peut que prolonger et aggraver la crise.

Les réserves de précaution poussent les pays à acheter massivement pour sécuriser leurs stocks, ce qui réduit l’offre disponible sur le marché mondial. Cette surenchère fait monter les prix, rendant l’énergie inaccessible pour les pays moins solvables. Une logique qui se transforme en cercle vicieux, où chaque État cherche à protéger ses intérêts au détriment des autres.

Les prochains mois seront marqués par les négociations sur la réouverture du détroit d’Ormuz et les discussions entre le FMI, la Banque mondiale et les États producteurs d’énergie. Une réunion conjointe est prévue en juin 2026 pour tenter de coordonner une réponse internationale. Les pays dépendants du Golfe, comme les Philippines ou l’Inde, attendent des annonces concrètes pour éviter une aggravation des pénuries.