À La Havane, le paysage touristique se vide de jour en jour. Le 3 juin 2026, un tricycle motorisé s’arrête devant le Gran Hotel Bristol, l’un des établissements emblématiques de la capitale cubaine. Pourtant, ce monument historique n’est plus exploité par le groupe espagnol Meliá, qui a annoncé quelques jours plus tôt son retrait définitif de quinze de ses trente-quatre hôtels à Cuba. Une décision qui s’inscrit dans un mouvement plus large de désengagement des compagnies internationales face à la double crise économique et diplomatique que traverse l’île.
Selon Courrier International, cette « débandade » s’accélère depuis le 1er mai, lorsque l’administration américaine a durci son ultimatum : toute entreprise collaborant avec le gouvernement cubain s’expose au gel de ses actifs aux États-Unis. Un délai expirant le 5 juin 2026, date à laquelle les pressions atteignent leur paroxysme. Les groupes hôteliers, déjà fragilisés par des années de pénuries et de chute de fréquentation, n’ont d’autre choix que de céder aux exigences de Washington ou de risquer des sanctions économiques.
Ce qu'il faut retenir
- Meliá se retire de 15 hôtels sur 34 gérés à Cuba, tous en partenariat avec le conglomérat Gaesa, cible des sanctions américaines.
- Iberostar abandonne la gestion de 12 hôtels sur 18, également liés à Gaviota, une autre filiale de Gaesa.
- Le nombre de touristes à Cuba a chuté à 1,8 million en 2025, soit 40 % de moins qu’en 2018, avec une baisse de 56 % sur les quatre premiers mois de 2026.
- Les paiements par Visa et Mastercard sont suspendus depuis le 5 juin, ne laissant que les cartes Clásica, Tropical, Mir et UnionPay comme alternatives.
- Les coupures d’électricité, les pénuries de carburant et l’effondrement du tourisme ont plongé le pays dans une crise multidimensionnelle.
Un retrait progressif sous la pression des sanctions américaines
Dès le 1er mai 2026, l’administration Trump a rappelé que tout partenariat avec des entités liées au gouvernement cubain entraînerait des mesures coercitives. Cette annonce a précipité le retrait de plusieurs géants du tourisme. Meliá, qui exploitait des établissements en co-gestion avec Gaesa — un conglomérat économique et militaire sous sanctions —, a justifié sa décision par « un profond sens de la responsabilité entrepreneuriale ». Dans un communiqué, le groupe a expliqué que ces hôtels étaient déjà majoritairement fermés en raison des « problèmes énergétiques et de la chute de la demande » qui frappent l’île depuis des mois.
Quelques jours plus tôt, Iberostar avait annoncé à son tour l’arrêt de la gestion de douze de ses dix-huit hôtels à Cuba, tous liés à Gaviota, une autre entreprise touristique contrôlée par Gaesa. Le groupe a évoqué une nécessaire « adaptation à l’environnement régulateur international ». Ces déclarations, bien que techniques, masquent mal une réalité plus brutale : l’impossibilité pour les acteurs du tourisme de continuer à opérer dans un contexte où les risques juridiques et financiers deviennent ingérables.
Une crise économique aggravée par l’effondrement du tourisme
La situation à Cuba est d’autant plus critique que l’île dépend largement des revenus du tourisme. Or, les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2025, seulement 1,8 million de touristes internationaux ont visité le pays, un niveau inédit depuis 2002. Ce chiffre représente moins de la moitié du pic de 4,7 millions enregistré en 2018, avant que la pandémie, puis l’escalade des tensions géopolitiques, ne viennent tout bouleverser. Entre janvier et avril 2026, seuls 330 000 touristes ont foulé le sol cubain, soit une baisse de 56 % par rapport à la même période l’année précédente. Plusieurs compagnies aériennes, dont Air Canada, ont suspendu ou réduit leurs liaisons vers l’île, aggravant encore l’isolement de l’archipel.
Les images de rues de La Havane plongées dans l’obscurité, des magasins vides et des hôpitaux sous-équipés ont achevé de dissuader les voyageurs potentiels. « Les Cubains, comme les touristes, ont de plus en plus de mal à accéder aux biens de première nécessité », confie un observateur basé à Cuba sous couvert d’anonymat. « Les pénuries d’aliments et de médicaments, couplées à des coupures d’électricité quotidiennes, rendent le séjour peu attractif, même pour les plus aventureux. »
Un système financier à l’agonie : la fin des cartes Visa et Mastercard
Un nouveau coup dur est venu s’ajouter le 3 juin 2026. La banque centrale cubaine a annoncé que les paiements par Visa et Mastercard seraient désormais impossibles dans le pays. Cette mesure fait suite à la rupture des relations entre une banque étrangère et Fincimex, une branche financière de Gaesa, déjà sanctionnée par Washington. Désormais, seuls les détenteurs de cartes prépayées nationales (Clásica et Tropical) ou de cartes étrangères comme Mir (russe) et UnionPay (chinoise) pourront effectuer des transactions.
Cette décision touche particulièrement les touristes européens, latino-américains et canadiens, ainsi que les expatriés et les Cubains disposant de cartes alimentées par des fonds envoyés par leur famille à l’étranger. « Ces cartes, souvent libellées en dollars, permettent d’acheter dans les rares magasins approvisionnés, mais leur accès devient de plus en plus restreint », explique un article du site indépendant 14ymedio. Le communiqué de la banque centrale tente de minimiser l’impact de la mesure, mais les alternatives proposées révèlent l’ampleur de la crise financière qui frappe l’île.
Un secteur touristique sous influence politique et économique
Les retraits massifs des groupes hôteliers ne sont pas seulement une conséquence des sanctions américaines. Ils reflètent aussi l’effondrement d’un modèle économique qui a longtemps reposé sur le tourisme international. Dans un éditorial cinglant, le média Diario de Cuba parle d’une « débâcle hôtelière » et critique l’attitude des grandes chaînes comme Meliá et Iberostar. Celles-ci « maintiennent en activité certains établissements malgré le désert touristique et les risques juridiques », les accusant d’être « complices du pillage perpétré par Gaesa à l’encontre du peuple cubain ».
Cette accusation n’est pas isolée. Plusieurs observateurs estiment que les groupes internationaux, en continuant à opérer dans certains hôtels, contribuent indirectement à financer un système économique et politique qu’ils dénoncent par ailleurs. « Le paradoxe est frappant : ces entreprises se retirent sous prétexte de sanctions, mais laissent en place des structures qui profitent directement ou indirectement au régime », analyse un chercheur en économie latino-américaine contacté par nos soins.
Alors que le secteur se restructure sous la contrainte, une question reste en suspens : les autorités cubaines parviendront-elles à trouver des alternatives, ne serait-ce que partielles, pour relancer une activité touristique exsangue ? Et dans l’affirmative, à quel prix pour la population locale ? Autant dire que les prochains mois seront déterminants pour l’avenir économique et social de l’île.
Gaesa (Grupo de Administración Empresarial S.A.) est un conglomérat économique contrôlé par l’armée cubaine, considéré par Washington comme un outil de financement du régime castriste. Depuis 2019, les États-Unis ont multiplié les sanctions contre ses filiales, accusées de bénéficier des revenus touristiques et de les détourner au profit du gouvernement. L’administration Trump a encore durci le ton en 2026, incluant toute entreprise collaborant avec Gaesa dans son champ d’application.