Selon Le Figaro, le chef d’état-major des armées françaises s’alarme d’un risque de « décrochage » stratégique face à l’Allemagne, dont le budget de défense dépasse désormais largement le sien. Ce déséquilibre, amplifié depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, interroge sur l’avenir de la coopération militaire européenne.

Ce qu'il faut retenir

  • En 2026, le budget allemand atteindra 2,69 % du PIB, contre 2,22 % pour la France.
  • Berlin a lancé en 2022 un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour moderniser sa Bundeswehr.
  • La France, avec un budget de 64 milliards d’euros en 2026, reste en dessous de l’Allemagne en dépenses réelles.
  • Le général Mandon, chef d’état-major français, évoque un risque de « cavaliers seul » allemand dans les décisions européennes.
  • Les deux pays ont augmenté leurs dépenses depuis 2022, mais à des rythmes différents.

Un tournant allemand amorcé après l’invasion de l’Ukraine

Dès le lendemain de l’offensive russe en Ukraine, en février 2022, Berlin a annoncé un changement radical de sa politique de défense. Longtemps considéré comme un « passager clandestin » en matière de sécurité collective, l’Allemagne a reconnu la nécessité de reconstruire une armée crédible. « L’Allemagne a une armée à reconstruire », avait alors observé un diplomate français, soulignant les lacunes capacitaires et organisationnelles de la Bundeswehr. À Paris, on ne cachait pas une certaine satisfaction : « Nous avons tellement critiqué que nous ne pouvons pas ne pas nous réjouir. »

Le tournant, baptisé « Zeitenwende » (« changement d’ère »), s’est traduit par un fonds exceptionnel de 100 milliards d’euros, destiné à relancer les investissements militaires. Parmi les premières acquisitions figurent des avions de chasse F-35, symbole d’une volonté de rejoindre le peloton des armées modernes. Selon Le Figaro, cette dynamique marque une rupture historique pour un pays qui avait longtemps compté sur la protection américaine.

Des budgets en hausse, mais des écarts qui se creusent

En quatre ans, l’Allemagne a fait plus que doubler son effort de défense. Son budget est passé de 1,46 % du PIB en 2022 à un niveau prévu à 2,69 % en 2026, selon les projections officielles. Pendant ce temps, la France, souvent citée en exemple pour sa politique de réarmement, voit son budget progresser plus modestement : de 1,87 % à 2,22 % du PIB sur la même période. En valeur absolue, Paris disposera en 2026 d’un budget de 64 milliards d’euros, contre un montant supérieur pour Berlin.

Cette divergence s’explique en partie par la taille économique des deux pays. L’Allemagne, première économie européenne, peut mobiliser davantage de ressources sans alourdir excessivement son endettement. À l’inverse, la France, contrainte par des règles budgétaires strictes et des dépenses sociales élevées, doit composer avec des marges de manœuvre plus étroites. Pourtant, Paris mise sur l’efficacité de ses investissements, notamment dans le nucléaire militaire et les drones, pour compenser cet écart.

La France craint un « cavalier seul » allemand

Le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées (CEMA), a récemment alerté sur les risques d’un désalignement stratégique entre les deux pays. Dans une intervention rapportée par Le Figaro, il évoque une possible « divergence capacitaire » qui pourrait affaiblir la cohésion européenne. « Le risque, c’est que l’Allemagne prenne des initiatives unilatérales », a-t-il expliqué, avant d’ajouter : « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre de vue l’intérêt commun. »

Cette crainte s’inscrit dans un contexte plus large de compétition au sein de l’OTAN. Berlin, sous la pression américaine, a accepté d’accueillir des bases permanentes de l’US Army, tandis que Paris cherche à préserver son autonomie opérationnelle. Les deux alliés restent membres du même pilier européen de l’Alliance atlantique, mais leurs priorités divergent. Pour l’Allemagne, la menace russe justifie une réponse massive et rapide. Pour la France, la défense européenne passe par une intégration progressive, sans sacrifier la souveraineté nationale.

Un enjeu pour l’industrie de défense européenne

L’écart budgétaire franco-allemand pose également la question de l’industrie de défense du continent. L’Allemagne, avec ses commandes massives d’armements (chars, avions, systèmes antiaériens), stimule sa base industrielle. En France, des acteurs comme Dassault Aviation ou Naval Group bénéficient aussi de commandes publiques, mais peinent à suivre le rythme allemand en termes de volume. « L’Europe manque cruellement de missiles de longue portée », avait souligné en juin 2026 le Haut-Commissariat au plan, dans un rapport révélé par Le Figaro.

Cette situation pourrait accentuer les déséquilibres industriels. Si l’Allemagne développe une filière complète, de l’armement léger aux systèmes high-tech, la France mise sur ses atouts technologiques (nucléaire, spatial, cyber) pour se différencier. Les deux pays pourraient néanmoins trouver un terrain d’entente dans des projets communs, comme le futur char européen MGCS ou les drones de combat.

Et maintenant ?

La prochaine étape clé se jouera d’ici 2027, année où l’OTAN doit évaluer les contributions de chaque membre en matière de dépenses de défense. Berlin, qui a déjà dépassé l’objectif de 2 % du PIB fixé par l’Alliance, pourrait être tenté d’aller plus loin, tandis que Paris devra justifier ses choix stratégiques. Une coordination renforcée entre les deux pays sera essentielle pour éviter une fragmentation des efforts européens, alors que la guerre en Ukraine et les tensions avec la Russie persistent.

Pour l’instant, la France et l’Allemagne continuent de dialoguer, mais les signaux envoyés par Berlin inquiètent les militaires français. Autant dire que la question dépasse le simple cadre budgétaire : elle engage l’avenir de la défense européenne.

L’Allemagne a lancé en 2022 un fonds exceptionnel de 100 milliards d’euros pour reconstruire sa Bundeswehr, jugée obsolète après des décennies de sous-investissement. Son économie plus robuste lui permet d’atteindre plus rapidement le seuil de 2,69 % du PIB en 2026, contre 2,22 % pour la France, dont les marges de manœuvre sont limitées par des dépenses sociales élevées.

Le risque principal est une fragmentation des efforts européens, avec une Allemagne prenant des initiatives unilatérales sous pression américaine, tandis que la France cherche à préserver son autonomie stratégique. Cela pourrait affaiblir la cohésion de l’OTAN et retarder la construction d’une défense européenne intégrée.