C’est une découverte qui tient du miracle œnologique : huit bouteilles de vin du domaine bordelais Château d'Yquem, produites à la fin du XIXe siècle et longtemps oubliées sous le plancher d’une chapelle en Bohême, ont été reconditionnées et cinq d’entre elles exposées ce mois-ci dans leur château d’origine. Selon BFM Business, ces flacons, aux arômes de cèdre, de fruits secs et de safran, incarnent aujourd’hui la mémoire d’un patrimoine viticole exceptionnel.

Cette collection, estimée à plus de cinq millions de dollars par l’Institut national du patrimoine tchèque, comprend au moins 130 bouteilles et flacons de cognac, dont des millésimes comme le « Pedro Ximenes 1899 » ou le « Porto 1892 ». Elle a été mise au jour en 2016 lors d’un inventaire mené dans le château de Becov nad Teplou, un complexe médiéval perché dans l’ouest de l’actuelle République tchèque. BFM Business retrace le parcours de ces vins, de leur production bordelaise jusqu’à leur redécouverte fortuite après près d’un siècle d’oubli.

Ce qu'il faut retenir

  • Huit bouteilles de Château d'Yquem produites en 1892 et 1896 ont été reconditionnées après 130 ans d’oubli sous le plancher d’une chapelle tchèque.
  • La collection totale, découverte en 2016, compte au moins 130 bouteilles et flacons, dont des millésimes rares comme le « Pedro Ximenes 1899 » ou le « Porto 1892 ».
  • Estimée à plus de 5 millions de dollars par les autorités tchèques, la collection est désormais exposée à Becov nad Teplou.
  • Seules cinq bouteilles originales ont pu être sauvées et renvoyées pleines au château, les autres ayant dû être transvasées en raison de leur altération.
  • Le maître de chai de Château d'Yquem, Toni El Khawand, a confirmé leur authenticité et leur qualité en les goûtant, décrivant une expérience « magique ».
  • Le château de Becov nad Teplou, anciennement propriété de la famille Beaufort-Spontin, a été confisqué en 1945 avant de tomber dans l’oubli pendant la période communiste.

Un patrimoine viticole oublié sous les voûtes d’une chapelle

Le château de Becov nad Teplou, perché sur une colline de Bohême occidentale, abrite depuis le début du XXe siècle une histoire aussi insolite que précieuse. C’est là, sous le plancher de sa chapelle médiévale, que dormaient depuis des décennies des bouteilles de vin et de cognac produits par le domaine bordelais Château d'Yquem à la fin du XIXe siècle. Selon BFM Business, ces flacons, aux côtés d’un reliquaire liturgique de grande valeur, étaient restés cachés pendant près d’un siècle, jusqu’à leur redécouverte fortuite en 2016 lors d’un inventaire mené par les autorités locales.

Mais l’histoire de ce trésor ne commence pas à Becov. Ces vins ont été produits entre 1892 et 1896, à une époque où le domaine Château d'Yquem était déjà réputé pour ses grands crus liquoreux. À l’époque, le château de Becov faisait partie des propriétés de la famille aristocratique transnationale des Beaufort-Spontin, au sein de l’Empire austro-hongrois. Après la Seconde Guerre mondiale, le domaine est confisqué par la Tchécoslovaquie en 1945, et ses propriétaires d’origine contraints à l’exil. BFM Business souligne que les vins, eux, sont restés sur place, oubliés au milieu d’autres objets de valeur.

De la découverte à la renaissance : une opération de sauvetage délicate

Si le reliquaire a été immédiatement transféré à Prague pour une restauration d’urgence en 1985, les bouteilles de vin, elles, sont restées dans l’ombre. Ce n’est qu’en 2016, lors d’un inventaire complet des collections du château, que leur existence est révélée. Dix ans plus tard, en juin 2026, cinq de ces bouteilles – les seules encore en état d’être conservées pleines – sont enfin exposées dans leur château d’origine, après un minutieux travail de reconditionnement mené par les équipes de Château d'Yquem.

Le processus de sauvetage a nécessité une intervention d’experts. Les bouchons d’origine ont été remplacés, et les bouteilles équipées de capsules protectrices pour préserver leur contenu. Mais le défi était de taille : à mesure que le vin cédait à l’oxydation, il a fallu procéder à des transvasements. Résultat, seules cinq bouteilles ont pu être sauvées intactes. « Nous en avons goûté un échantillon pour nous assurer qu’en termes d’équilibre en bouche et de perception globale, le vin correspondait à un château d'Yquem de cet âge », a expliqué Toni El Khawand, maître de chai du domaine, lors de la présentation publique.

« En réalité, en le débouchant, c’est comme si on décapsulait le temps. On y décèle des notes de cannelle et de muscade, ou des arômes plus typiques d’un château d'Yquem de cet âge : chocolat, café, oud. »
Toni El Khawand, maître de chai de Château d'Yquem

Un vin qui résiste au temps : entre mystère et rareté

Les analyses en laboratoire ont confirmé l’authenticité des flacons, et leur dégustation a révélé des surprises. Malgré leur âge, ces vins ont conservé une fraîcheur inattendue, presque acide, ainsi qu’une grande complexité aromatique. « Il impressionne par sa fraîcheur en bouche, autant dire que sa forte teneur en sucre a joué un rôle protecteur », a précisé Toni El Khawand. Leur valeur historique et œnologique est inestimable : selon l’Institut national du patrimoine tchèque, l’ensemble de la collection pourrait atteindre plusieurs millions de dollars en cas de vente aux enchères.

Pourtant, le domaine Château d'Yquem a choisi de ne pas donner d’estimation financière. « Avant tout, elle a une valeur morale et historique », a rappelé Toni El Khawand. « C’est une mémoire, en fin de compte – une mémoire liquide, certes – mais c’est la mémoire de tous ceux qui nous ont précédés, du travail qui a été accompli. » Cette perspective souligne l’importance de préserver ces objets du passé, non seulement pour leur valeur marchande, mais aussi pour leur rôle dans l’histoire du vin et de la viticulture.

Un château tchèque en quête de modernité et de mécénat

Si les bouteilles sauvées ont regagné Becov nad Teplou, la collection complète – 130 bouteilles au total – reste sur place, exposée dans l’attente d’un avenir encore incertain. Le château, qui appartient désormais à l’État tchèque, a lancé une collecte de fonds pour financer de nouvelles analyses et, si possible, un reconditionnement complet du reste des flacons. « Et si on peut reconditionner le reste, on ne va pas se priver », a indiqué Katerina Nyvltova, responsable des collections du château, à BFM Business.

L’objectif affiché est double : d’une part, préserver ce patrimoine unique pour les générations futures ; d’autre part, en faire un atout touristique et culturel majeur. « Ça va être magnifique », a estimé Katerina Nyvltova, évoquant l’impact qu’une telle exposition pourrait avoir sur la fréquentation du site. Le château, qui abrite également un précieux reliquaire médiéval, pourrait ainsi devenir un lieu de pèlerinage pour les amateurs de vin et d’histoire.

Et maintenant ?

À court terme, le château de Becov nad Teplou prévoit d’exposer l’intégralité des bouteilles sauvées, une fois les analyses complémentaires achevées. Les responsables du site étudient également la possibilité de lancer une campagne de mécénat international pour financer la restauration des flacons restants et leur mise en valeur. Si aucune décision n’a encore été prise concernant une éventuelle vente aux enchères, la priorité reste la préservation de ce patrimoine exceptionnel.

Cette redécouverte rappelle aussi l’importance des inventaires réguliers dans les monuments historiques. Elle pose la question plus large de la conservation des collections privées ou aristocratiques dispersées en Europe à la suite des guerres et des changements politiques du XXe siècle. Comment retrouver et préserver ces trésors oubliés ? Le cas de Becov nad Teplou pourrait inspirer d’autres recherches similaires dans des châteaux ou monastères d’Europe centrale.

Les analyses et la dégustation ont révélé que le vin avait subi une oxydation progressive, nécessitant des transvasements. Seules cinq bouteilles ont résisté à ce processus sans perdre leur intégrité. Les autres ont dû être ouvertes et leur contenu préservé en urgence, mais ne peuvent plus être présentées pleines.