Le 15 septembre 2008, la faillite de la banque américaine Lehman Brothers marquait le début d’une crise financière mondiale dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui. Plus de dix-sept ans plus tard, alors que les économies peinent à se relever pleinement, un rapport de la Banque des règlements internationaux (BRI) vient rappeler que les risques systémiques n’ont pas disparu. Selon BFM Business, cette institution financière, souvent qualifiée de « banque centrale des banques centrales », alerte sur la fragilité croissante des marchés de la dette publique, un actif autrefois considéré comme le plus sûr du système.

Ce qu'il faut retenir

  • La Banque des règlements internationaux (BRI) publie un rapport annuel mettant en garde contre les vulnérabilités accrues des marchés de la dette souveraine.
  • La dette publique française est désormais comparée à un « subprime politique », en raison d’un endettement structurel et d’une incapacité à réduire les déficits.
  • Une part croissante de cette dette est détenue par des acteurs non bancaires, notamment des fonds spéculatifs utilisant des effets de levier importants.
  • La France a vu sa note souveraine dégradée en urgence fin 2025 par S&P, un signal d’alerte largement ignoré par la classe politique.
  • Les agences de notation soulignent la réduction de la marge de manœuvre fiscale française, les prélèvements obligatoires étant déjà parmi les plus élevés des pays développés.

Un avertissement venu de Bâle

Chaque année, le rapport de la BRI, institution basée à Bâle en Suisse, est scruté avec attention par les décideurs économiques mondiaux. En 2026, son diagnostic est sans appel : les marchés de la dette publique, autrefois perçus comme stables et fiables, présentent désormais des risques accrus. La croissance économique ralentit, les taux d’intérêt ont augmenté, et les États continuent de s’endetter comme si l’argent restait gratuit. Pourtant, c’est précisément cette équation qui inquiète. « De nouvelles vulnérabilités sont apparues, en raison du rôle croissant joué par les fonds spéculatifs dans l’intermédiation de la dette publique », précise la BRI dans son rapport, comme le rapporte BFM Business.

Ces acteurs financiers, souvent désignés sous le terme de « shadow banking » (banque parallèle), utilisent massivement l’effet de levier. Leur stratégie repose sur des positions achetées à crédit, rentables tant que les marchés restent stables. Mais dès que les taux se tendent, le mécanisme peut s’emballer. Les ventes en cascade qui s’ensuivent amplifient les tensions et transforment ce qui était censé être un refuge – la dette souveraine – en une source d’instabilité.

La France face au miroir des subprimes

La comparaison avec la crise de 2008, née de la défaillance des crédits immobiliers à risque (subprimes), n’est pas anodine. À l’époque, des produits financiers complexes, bien notés et présentés comme sûrs, cachaient en réalité une qualité médiocre. Aujourd’hui, c’est la dette publique elle-même qui pourrait jouer ce rôle. La France, malgré ses atouts – une économie diversifiée, une épargne abondante et une capacité à lever l’impôt – accumule des déséquilibres structurels. « On transforme nos obligations souveraines en une forme de subprime politique », analyse l’éditorialiste de BFM Business.

Plusieurs facteurs expliquent cette dégradation silencieuse. D’abord, le modèle social français, dont les dépenses progressent plus vite que les recettes. Ensuite, une croissance atone, qui peine à dépasser les 1 % par an. Enfin, une charge d’intérêts de la dette qui, mécaniquement, augmente avec la remontée des taux. À cela s’ajoute l’incapacité politique à réduire durablement les déficits, malgré des années de plans d’économies annoncés. L’approche de 2027, année d’élection présidentielle, ajoute une couche de risque : les promesses de dépenses supplémentaires pourraient être financées… à crédit.

La garantie fiscale, un pari de plus en plus risqué

Jusqu’à présent, les marchés tablaient sur une certitude : la France pouvait toujours augmenter les impôts en dernier recours. Cette « garantie implicite » a longtemps rassuré les investisseurs, malgré des déficits chroniques. Or, cette conviction s’effrite. Les prélèvements obligatoires en France figurent déjà parmi les plus élevés des pays de l’OCDE. Une nouvelle hausse serait mal acceptée par les contribuables, déjà sous pression. Les agences de notation, comme S&P, ont d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme fin 2025 en dégradant la note souveraine française en dehors de leur calendrier habituel. Pourtant, cette décision est passée presque inaperçue, comme un simple bulletin météo : « Un peu inquiétant, mais vite oublié », note BFM Business.

Le rapport de la BRI rappelle que c’est souvent ainsi que commencent les crises : par une accumulation de signaux faibles que chacun préfère ignorer. Lehman Brothers, en 2008, était perçue comme trop grande, trop intégrée pour tomber. Pourtant, sa faillite a déclenché un séisme financier mondial. La France, membre de la zone euro et dotée d’une banque centrale puissante, peut-elle se croire à l’abri ? Rien n’est moins sûr. « Personne ne sait si la prochaine crise viendra de la dette publique, ni quel pays en sera l’épicentre », souligne le rapport.

Une classe politique en décalage

Alors que le rapport de la BRI met en lumière des risques concrets, la classe politique française semble prioriser d’autres urgences. Interrogés sur le sujet, la plupart des candidats à l’élection présidentielle de 2027 répondent invariablement : ils ont « une autre urgence », à savoir la crise climatique. Pourtant, comme le souligne l’éditorial de BFM Business, « la température monte aussi sur les marchés ». Mais la France, semble-t-il, préfère attendre l’alerte rouge.

Les récentes annonces du gouvernement, prévoyant de nouvelles économies budgétaires dès le 7 juillet 2026, illustrent cette prise de conscience tardive. Pourtant, les mesures envisagées peinent à convaincre. Le gouvernement refuse notamment que les fonctionnaires soient désignés comme « boucs émissaires », une formulation qui en dit long sur les réticences à engager des réformes structurelles. Autant dire que les marchés, eux, ne se laisseront pas abuser par des effets d’annonce.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances pourraient préciser l’orientation de la politique économique française dans les mois à venir. Les prochaines réunions de la Banque centrale européenne (BCE), dont la prochaine est prévue en septembre 2026, seront particulièrement scrutées. Une remontée des taux ou, à l’inverse, un assouplissement monétaire pourraient influencer directement le coût de la dette. Par ailleurs, le projet de loi de finances pour 2027, qui sera présenté à l’automne, devrait donner des indications sur la capacité du gouvernement à tenir ses objectifs de réduction des déficits. Enfin, les agences de notation, comme Moody’s ou Fitch, devraient publier leurs propres évaluations de la note française d’ici la fin de l’année. Leurs décisions pourraient agir comme un nouveau test de résistance pour la crédibilité de la France sur les marchés.

La dette publique française n’est pas encore un sujet de crise ouverte. Mais les signaux envoyés par la BRI, les agences de notation et les investisseurs sont clairs : le temps des reports indéfinis est révolu. Comme le rappelait en 2008 le président de Lehman Brothers avant sa faillite, « dans ce métier, il faut parfois faire preuve de courage ». La question n’est plus de savoir si la France doit agir, mais quand et comment.

La BRI, ou Banque des règlements internationaux, est souvent qualifiée de « banque centrale des banques centrales » en raison de son rôle central dans la coordination des politiques monétaires entre les grandes institutions financières mondiales. Fondée en 1930, elle sert de forum de discussion pour les banquiers centraux et publie des analyses et des rapports qui sont suivis de près par les marchés. Son siège est basé à Bâle, en Suisse.

Le « shadow banking » (ou banque parallèle) désigne l’ensemble des acteurs financiers non bancaires qui interviennent sur les marchés de capitaux, comme les fonds d’investissement, les fonds spéculatifs (hedge funds) ou les sociétés de crédit. Ces entités jouent un rôle croissant dans l’intermédiation de la dette publique, notamment en achetant des obligations d’État. Leur utilisation massive de l’effet de levier les rend particulièrement vulnérables en cas de retournement des marchés, ce qui peut amplifier les crises.