« Si on démolit Brigitte, naturellement, on démolit Macron. » Cette phrase, prononcée par l’ancien garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti, résume la mécanique d’une théorie complotiste qui a ciblé Brigitte Macron, épouse du président de la République, depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir en mai 2017. Selon Franceinfo – Politique, un documentaire diffusé ce dimanche 7 juin à 21h05 sur France 5, intitulé « Brigitte Macron, l’ombre de la rumeur », retrace la genèse et l’amplification de cette rumeur, devenue un symbole des théories complotistes visant les élites.

Ce qu'il faut retenir

  • Une rumeur infondée, basée sur des photos de famille et une analyse approximative, a pris de l’ampleur en 2021 avec l’hypothèse d’une transition de genre de Brigitte Macron, confondue avec son frère Jean-Michel Trogneux.
  • La théorie a été lancée par Natacha Rey, une autodidacte se présentant comme journaliste indépendante, puis relayée par des figures complotistes comme la voyante Amandine Roy sur YouTube.
  • La vidéo mettant en cause Brigitte Macron a cumulé plus de 450 000 vues en quelques jours, avant d’être reprise par des sphères complotistes américaines et russes.
  • Brigitte Macron a porté plainte pour cyberharcèlement sexiste à l’été 2024 ; dix personnes ont été condamnées à l’issue du procès.
  • Le documentaire analyse comment cette rumeur s’inscrit dans un contexte de défiance croissante envers les institutions et les médias, amplifié par les mouvements sociaux et la pandémie de Covid-19.

Une rumeur née d’une confusion et amplifiée par les réseaux sociaux

Dès 2017, la différence d’âge de 24 ans entre Emmanuel Macron et son épouse Brigitte, ancienne professeure de français à Amiens, a alimenté moqueries et spéculations sur leur relation. Tristan Bromet, directeur de cabinet de la Première dame, rappelle qu’à l’installation du couple à l’Élysée, des pétitions contre l’utilisation d’argent public par Brigitte Macron – mais aussi contre « la taille de ses jupes » – ont circulé. Pourtant, c’est l’exploration de son passé qui a donné naissance à une théorie plus tenace.

En 2021, une hypothèse se répand : Brigitte Macron serait née homme sous le nom de Jean-Michel Trogneux, le prénom de son frère. Cette idée, lancée par Natacha Rey, une quinquagénaire autodidacte se revendiquant journaliste indépendante, s’appuie sur une analyse biaisée de photos de famille et de la gestuelle de Brigitte Macron. Une démarche qualifiée d’« ubuesque » par Éric Dupond-Moretti dans le documentaire, qui rappelle que « Jean-Michel Trogneux existe vraiment, il habite Amiens et est le frère officiel de Brigitte Macron ».

Des relais médiatiques et des figures complotistes à l’origine de l’emballement

Natacha Rey, convaincue de détenir des preuves d’un « mensonge d’État », cherche à médiatiser ses conclusions. Si des titres comme Mediapart ou Le Canard enchaîné refusent de relayer ses travaux, la lettre d’extrême droite Faits & documents accepte de publier sa théorie en détail. Selon la journaliste Emmanuelle Anizon, interviewée dans le documentaire, cette publication reste confidentielle et ne déclenche pas le scandale escompté par Natacha Rey. C’est finalement une rencontre avec Amandine Roy, une voyante angevine connue pour ses diatribes contre les élites, qui va propulser la rumeur.

Sur YouTube, Amandine Roy diffuse une vidéo de quatre heures avec Natacha Rey, exposant leur thèse sur fond de pseudo-arguments scientifiques. En quelques jours, la vidéo dépasse les 450 000 vues et est relayée par des figures complotistes internationales. La confusion entre Brigitte Macron et son frère, pourtant bien vivant et présent à ses côtés lors d’événements officiels, s’enracine alors dans l’imaginaire collectif.

Un phénomène symptomatique de la défiance envers les institutions

Pour le psychologue Sylvain Delouvée, spécialiste du complotisme à l’université de Rennes, cette rumeur illustre une « augmentation continue de la défiance vis-à-vis des institutions et de toute forme de pouvoir ». Il souligne que Brigitte Macron, en tant qu’épouse du président, devient une cible privilégiée dans un contexte marqué par les mouvements sociaux comme les « gilets jaunes » et la crise sanitaire du Covid-19. « On est dans une période où la parole médiatique et politique est remise en cause », analyse-t-il. Éric Dupond-Moretti, ancien ministre de la Justice, va plus loin : « Si on démolit Brigitte, naturellement, on démolit Macron. » Une stratégie insidieuse pour s’attaquer à l’autorité présidentielle via son entourage.

Le documentaire rappelle que cette théorie complotiste s’inscrit dans une logique plus large de rejet des élites, où chaque faille – réelle ou supposée – est exploitée pour alimenter la défiance. Les archives et les témoignages montrent comment des éléments anodins, comme la discrétion de Jean-Michel Trogneux, sont détournés pour renforcer l’hypothèse d’un complot.

Une condamnation judiciaire et un héritage médiatique

Face à l’ampleur prise par ces accusations, Brigitte Macron a porté plainte à l’été 2024 pour cyberharcèlement sexiste. Le procès a abouti à la condamnation de dix personnes, marquant une rare victoire judiciaire contre la propagation de rumeurs infondées. Pourtant, comme le souligne le documentaire, l’impact de cette théorie persiste, notamment en ligne, où elle continue d’être reprise par des comptes complotistes ou des médias étrangers hostiles à la France.

Le réalisateur Elsa Guiol souligne que ce phénomène dépasse le cas de Brigitte Macron : il révèle une tendance de fond où les réseaux sociaux amplifient des théories infondées, parfois avec des conséquences juridiques ou politiques. « C’est comme si on devait constamment prouver son identité face à des accusations absurdes », commente un proche de la Première dame dans le film.

Et maintenant ?

Avec la diffusion de ce documentaire, les organisateurs espèrent sensibiliser le public aux mécanismes de propagation des théories complotistes, notamment via les plateformes comme YouTube. Reste à voir si cette prise de conscience suffira à endiguer la viralité de ce type de rumeurs, d’autant que les élections présidentielles de 2027 pourraient, selon les observateurs, voir resurgir des attaques similaires contre les figures politiques et leurs familles. Pour l’heure, le couple Macron n’a pas commenté publiquement ce documentaire, préférant laisser la parole aux faits.

Au-delà du cas Brigitte Macron, ce documentaire interroge plus largement la capacité des démocraties à protéger leurs représentants des campagnes de désinformation. Les réseaux sociaux, les médias traditionnels et les institutions judiciaires devront, ensemble, trouver des réponses pour limiter l’impact de ces rumeurs, dont la viralité dépasse souvent la réalité des faits.

Natacha Rey est une femme âgée d’une cinquantaine d’années, autodidacte et se présentant comme journaliste indépendante. Elle a développé une suspicion croissante envers les élites après des scandales comme celui du sang contaminé. Dans le documentaire, elle est décrite comme une figure ayant basculé dans le complotisme, notamment pendant les « gilets jaunes » et la crise du Covid-19.

Brigitte Macron a porté plainte à l’été 2024 pour cyberharcèlement sexiste. À l’issue du procès, dix personnes ont été condamnées. Ce jugement marque l’une des rares condamnations judiciaires contre la propagation de théories complotistes ciblant une personnalité publique.