C’est dans le jardin de la maison familiale, sous l’ombre d’un oranger, que Kawthar Elias a reçu l’une des nouvelles les plus angoissantes de ces dernières années. Un appel d’une amie, en juillet 2024, lui apprend qu’un projet de loi visant à modifier le statut personnel en Irak – la loi n°188 – pourrait intégrer des dispositions issues de la charia jaafarite, la version chiite duodécimaine de la loi islamique. Selon Courrier International, cette annonce a replongé cette Irakienne de 30 ans dans un profond malaise, ravivant des souvenirs douloureux liés à l’application de la charia dans sa vie personnelle.

Kawthar Elias évoque un premier choc en 2020, lorsque son père a contracté un deuxième mariage, une pratique alors autorisée par la législation irakienne. « Cela a marqué la fin de l’amour et de la tendresse dans notre petite famille », confie-t-elle. Si elle avait pu compter, jusqu’alors, sur le Code civil pour se protéger des excès de la loi religieuse, l’éventualité d’une réforme du droit de la famille en faveur de la charia représente une nouvelle menace. « Une injustice consacrée par la loi », résume-t-elle avec amertume.

Ce qu'il faut retenir

  • En juillet 2024, une Irakienne, Kawthar Elias, apprend via une amie qu’un projet de loi vise à modifier le statut personnel en intégrant des dispositions de la charia jaafarite.
  • Cette réforme, si elle aboutit, supprimerait les protections offertes par le Code civil aux femmes irakiennes, selon les craintes exprimées par l’auteure.
  • En 2020, Kawthar Elias avait déjà subi un choc lié à la polygamie, autorisée par la loi religieuse et le droit positif de l’époque.
  • Le média indépendant Jummar, créé en 2024, relaie ces inquiétudes et porte un journalisme « créatif et éthique » en Irak.
  • La loi n°188, régissant le statut personnel en Irak, pourrait être amendée pour aligner davantage le droit civil sur la charia.

Une réforme du statut personnel sous haute tension

La loi n°188, qui encadre depuis des décennies les questions matrimoniales et familiales en Irak, est au cœur d’un débat houleux. Selon Courrier International, le projet de réforme vise à y intégrer des éléments de la charia jaafarite, une première depuis des années. Kawthar Elias, dont les propos sont relayés par le média irakien Jummar – un site d’information indépendant lancé en 2024 et spécialisé dans les grands enjeux sociétaux –, explique que cette modification « anéantirait toute illusion de protection par le droit positif ».

Jummar, dont le nom signifie « cœur de palmier » en arabe, se définit comme un média « créatif et éthique » ambitionnant de couvrir l’actualité irakienne sous tous ses angles : jeunesse, environnement, minorités, vie quotidienne. Le site, qui publie en arabe et en anglais, s’est rapidement imposé comme une voix alternative face aux médias traditionnels, souvent soumis à des pressions politiques ou religieuses.

De la polygamie aux droits civiques : le parcours d’une désillusion

Pour Kawthar Elias, le déclic remonte à l’été 2020, lorsqu’elle découvre que son père, déjà marié, s’apprête à épouser une seconde femme. « J’ai beaucoup pleuré, fait des cauchemars, abandonné mon travail et quitté l’université », raconte-t-elle. À l’époque, la loi irakienne autorisait la polygamie sous certaines conditions, notamment l’accord de la première épouse. Bien que cette pratique soit encadrée, elle avait déjà ébranlé sa confiance dans un système juridique censé protéger les droits des femmes.

Quatre ans plus tard, l’annonce d’une réforme du Code civil de la famille, susceptible de donner une base légale encore plus large à la charia, a achevé de la convaincre que « les lois ne protègent pas les femmes ». Elle souligne que, jusqu’à présent, le droit positif – et non la loi religieuse – servait de rempart contre les abus. Avec cette réforme, « l’injustice sera sanctifiée par la loi », déplore-t-elle.

Un média irakien indépendant face aux défis du pays

Fondé en 2024, Jummar s’est rapidement distingué par son approche journalistique « axée sur les gens autant que sur les lieux ». Le site se consacre à des thématiques souvent négligées par la presse traditionnelle, comme les minorités, l’environnement ou la jeunesse irakienne. Dans un pays où la liberté de la presse reste fragile – malgré une relative diversification des médias depuis la chute de Saddam Hussein –, Jummar incarne une tentative de journalisme indépendant et engagé.

Selon Courrier International, le média a joué un rôle clé dans la diffusion du témoignage de Kawthar Elias, offrant une tribune à celles et ceux qui dénoncent le recul des droits des femmes en Irak. Pourtant, dans un contexte où les conservateurs religieux gagnent en influence, les médias alternatifs comme Jummar doivent composer avec des pressions croissantes, qu’elles viennent des milieux politiques, religieux ou des milices armées.

Et maintenant ?

Le projet de réforme de la loi n°188 doit encore être soumis à l’approbation du Parlement irakien, où les débats s’annoncent vifs. Les associations de défense des droits des femmes, déjà mobilisées depuis des mois, appellent à une mobilisation citoyenne pour empêcher l’adoption de ce texte. Une date butoir n’a pas encore été fixée, mais les observateurs s’attendent à ce que le dossier soit examiné d’ici la fin de l’année 2026. Si la réforme venait à être adoptée, elle marquerait un tournant majeur dans l’histoire juridique irakienne, avec des conséquences durables sur la condition des femmes.

Dans l’immédiat, Kawthar Elias et d’autres militantes continuent de documenter les risques encourus par les femmes en Irak. Leur combat s’inscrit dans un mouvement plus large, qui dépasse les frontières du pays et s’inspire des mobilisations féministes arabes récentes. Reste à savoir si le pouvoir politique irakiens, divisé entre factions laïques et islamistes, parviendra à trouver un équilibre – ou si, au contraire, la charia gagnera définitivement du terrain sur le droit civil.

La charia jaafarite est une interprétation spécifique de la loi islamique, propre au chiisme duodécimain, majoritaire en Irak. Elle s’applique notamment aux questions de statut personnel, comme le mariage, le divorce ou l’héritage, et diffère sur certains points des autres écoles juridiques islamiques.

La loi n°188 régit depuis 1959 le statut personnel en Irak, un domaine où la charia et le droit civil coexistent depuis des décennies. Son amendement pour intégrer davantage de dispositions religieuses menace les protections offertes par le droit positif aux femmes, notamment en matière de mariage, de divorce et de garde des enfants.