Quarante mille couples de manchots de Magellan sur deux kilomètres de côte : une manne alimentaire qui a profondément modifié le comportement des pumas en Patagonie argentine. Selon Futura Sciences, une étude publiée dans Proceedings of the Royal Society B révèle pour la première fois comment la réintroduction de ce grand félin dans le parc national de Monte León, en 2004, a conduit à une adaptation écologique aussi surprenante qu’inédite.

Ce qu'il faut retenir

  • Les pumas, absents du littoral patagonien depuis des décennies, sont revenus après la création du parc national de Monte León en 2004.
  • Une colonie de 40 000 couples de manchots de Magellan, concentrée sur deux kilomètres de côte, est devenue une proie abondante et vulnérable pendant la saison de reproduction (septembre à avril).
  • Trente-deux pièges photographiques et quatorze pumas équipés de colliers GPS, suivis entre septembre 2019 et janvier 2023, ont confirmé une prédation systématique et structurante.
  • Contrairement à leur réputation d’animaux solitaires et intolérants, les pumas de Monte León se montrent remarquablement tolérants entre eux, partageant les zones riches en proies.
  • La densité des pumas est restée stable (13 individus pour 100 km²), mais leur répartition spatiale et leurs interactions sociales ont été bouleversées.
  • Les chercheurs ignorent encore l’impact à long terme sur les populations de manchots et les autres espèces du milieu, comme les guanacos.

Le retour des pumas dans un écosystème transformé

Pendant des décennies, les pumas avaient disparu du littoral de la Patagonie argentine, chassés par les éleveurs qui les considéraient comme une menace pour leurs troupeaux de moutons. Leur réapparition coïncide avec la création du parc national de Monte León, en 2004, qui a mis fin à cette pression et permis au félin de reconquérir son ancien territoire. Pourtant, ce qui attendait les pumas n’était pas le retour à un écosystème inchangé, mais une rencontre inattendue : celle avec le manchot de Magellan.

Selon Futura Sciences, l’étude menée par Mitchell Serota, écologue à l’université de Californie à Berkeley, ne prévoyait pas initialement de s’intéresser à cette interaction. Les manchots ne faisaient même pas partie du projet initial, centré sur l’étude des réactions de la faune face au retrait de la pression humaine des anciennes terres d’élevage. Pourtant, dès 2023, les chercheurs notaient que les pumas s’attaquaient aux oiseaux. Une observation qui, loin d’être marginale, s’est révélée structurante pour le comportement des félins.

Une proie concentrée et saisonnière, un comportement adapté

Le manchot de Magellan (Spheniscus magellanicus) passe l’essentiel de son existence en mer, ce qui en fait une proie improbable pour un grand carnivore terrestre comme le puma. Mais pendant la saison de reproduction, de septembre à avril, plus de 40 000 couples nicheurs se rassemblent sur un littoral d’environ deux kilomètres à Monte León. Pour un puma dont le territoire peut couvrir plusieurs centaines de kilomètres carrés, cette concentration de proies devient une aubaine.

Jim Williams, biologiste ayant travaillé pour l’agence de gestion de la faune du Montana, rappelle que les grands félins ciblent systématiquement les ressources les plus abondantes et les plus vulnérables. « Le manchot coche les deux cases », souligne-t-il. Contrairement aux lions africains ou aux pumas nord-américains, le puma de Patagonie évolue à découvert et n’a pas besoin de chasser en groupe pour abattre des proies bien plus grosses que lui. Sans prédateurs ou concurrents majeurs, il peut se déplacer librement pour profiter de cette manne saisonnière.

Les relevés des pièges photographiques et des colliers GPS montrent que les félins se rendent à la colonie en soirée, profitant de l’abondance temporaire. Emiliano Donadio, directeur scientifique de la Fundación Rewilding Argentina et coauteur de l’étude, résume le constat : « Ces pumas sont devenus remarquablement tolérants à la présence les uns des autres. » Une tolérance que l’on n’associe généralement pas à cette espèce, réputée agressive et solitaire.

Une tolérance sociale inédite chez les pumas

Le phénomène le plus surprenant concerne les interactions entre congénères. Les pumas mangeurs de manchots fréquentent les mêmes zones bien plus souvent que les autres, et les affrontements y sont moins nombreux qu’attendu. Cette tolérance s’explique par la nature même de la ressource : quand la nourriture est abondante et concentrée, la défendre devient inutile. Le partage devient alors une stratégie viable, voire avantageuse.

Pour autant, cette adaptation ne se traduit pas par une augmentation de la population de pumas. La densité reste stable, autour de 13 individus pour 100 kilomètres carrés, que les manchots soient présents ou non. Ce qui change, c’est la façon dont les félins occupent l’espace. Les chercheurs notent une répartition plus flexible et une réduction des conflits, une première pour une espèce souvent décrite comme intolérante envers ses congénères.

Des inconnues majeures pour l’avenir de l’écosystème

Si la prédation des pumas sur les manchots est désormais avérée, son impact à long terme reste méconnu. Les scientifiques ignorent notamment combien d’oiseaux chaque félin tue réellement, ce qui rend difficile toute évaluation précise. La colonie de manchots, elle, semble stable, voire renforcée depuis la création du parc. Mais cette stabilité pourrait être temporaire.

Une autre question centrale concerne la durabilité de cette densité élevée de pumas. S’agit-il d’un état durable de l’écosystème ou d’une phase transitoire ? Les chercheurs s’interrogent également sur les répercussions en chaîne de cette prédation. Les manchots ont modifié où, quand et comment les pumas se nourrissent. Qu’en est-il désormais pour les guanacos, herbivores dominants de Patagonie et proies traditionnelles des félins ? L’étude invite surtout à réviser une idée reçue sur la restauration écologique : une espèce qui revient ne retrouve pas l’écosystème qu’elle avait quitté un siècle plus tôt, mais en découvre un autre, profondément transformé.

Et maintenant ?

Les prochaines étapes consisteront à mesurer précisément l’impact de la prédation sur les populations de manchots et à évaluer les conséquences pour les autres espèces du milieu. Une échéance clé sera 2027, date à laquelle les chercheurs prévoient un nouveau cycle de collecte de données sur le terrain. Ces travaux pourraient également inspirer des études similaires dans d’autres régions où des grands carnivores réintégrés pourraient interagir avec des proies inattendues, offrant ainsi un éclairage nouveau sur les dynamiques de réensauvagement.

Une leçon pour le réensauvagement

Cette découverte illustre la complexité des interactions qui émergent lors des projets de restauration écologique. Le réensauvagement, ou rewilding, vise à rétablir des écosystèmes fonctionnels en réintroduisant des espèces clés. Pourtant, comme le montre l’exemple des pumas de Monte León, les conséquences peuvent être bien plus imprévisibles que prévu.

Selon Futura Sciences, cette étude rappelle que la nature ne fonctionne pas en silos. Les interactions entre espèces, même celles que l’on croyait bien connues, peuvent réserver des surprises. Elle souligne également l’importance de suivre de près les effets des réintroductions, non seulement sur les espèces ciblées, mais aussi sur l’ensemble de l’écosystème. En Patagonie, les pumas et les manchots de Magellan viennent de nous rappeler que la restauration écologique est un processus dynamique, où chaque élément compte.

Le manchot de Magellan est une proie inaccessible la plupart de l’année, car il passe l’essentiel de son temps en mer. La prédation se concentre donc exclusivement pendant la saison de reproduction (septembre à avril), lorsque les oiseaux sont regroupés sur les côtes pour nicher. Les pumas, comme tous les grands félins, ciblent les proies les plus vulnérables et les plus accessibles.