Selon BFM Business, Éric Trappier, patron du groupe Dassault Aviation, aura été l’un des principaux artisans de l’échec du Système de combat aérien du futur (SCAF), projet phare de la coopération franco-allemande lancé en 2017. Autant dire que son influence, souvent comparée à celle d’un ministre, a fini par peser davantage que celle du président Emmanuel Macron en fin de mandat, scellant ainsi le destin du programme estimé à 100 milliards d’euros.

Ce qu’il faut retenir

  • Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a défendu jusqu’au bout le leadership français sur le SCAF, rejetant toute idée de partage avec Airbus.
  • Le projet, initialement porté par la France, l’Allemagne et l’Espagne, a été abandonné après des années de tensions industrielles et politiques.
  • Dassault revendiquait la maîtrise « de A à Z » du programme, un argument présenté comme une question de survie pour la souveraineté française.
  • Le Rafale, autre fleuron de Dassault, a connu un succès à l’export tardif sous sa direction, avec des ventes en Europe, au Moyen-Orient et en Ukraine.
  • Trappier, connu pour son franc-parler, a multiplié les critiques envers l’Allemagne et les concurrents européens, alimentant les tensions autour du SCAF.

Un projet européen miné par les rivalités industrielles

Le SCAF devait symboliser l’ambition européenne de développer un avion de combat de nouvelle génération, capable de rivaliser avec les programmes américains ou russes. Pourtant, dès 2017, les désaccords entre Dassault Aviation et Airbus, porteur du projet côté allemand et espagnol, se sont cristallisés autour d’une question centrale : qui aurait le leadership ? « Dassault revendiquait savoir tout faire de A à Z », rappelle BFM Business. Pour le groupe français, partager cette expertise équivalait à « donner les bijoux de famille » — une menace pour sa souveraineté industrielle et ses actionnaires.

Un expert industriel européen, cité par BFM Business, résume la position de Dassault : « Garder le leadership sur le chasseur relevait d’une question de survie pour protéger ses savoir-faire liés à la dissuasion, qu’il est seul à maîtriser. » Une posture qui a fini par exaspérer les partenaires européens, notamment l’Allemagne, déterminée à obtenir une participation majoritaire dans le programme.

Le poids d’Éric Trappier dans les cercles du pouvoir

Avec un profil décrit comme « plus influent qu’un ministre » par les observateurs, Éric Trappier a su tirer profit d’un contexte politique défavorable à Emmanuel Macron en fin de mandat. « C’est lui qui a remporté la décision compte tenu du contexte politique avec un chef de l’État en fin de mandat et un Éric Trappier au sommet de sa puissance », analyse Vincent de la Vaissière, président du cabinet VcomV, dans une étude sur les actifs stratégiques d’État. Selon lui, le président français « n’avait plus les moyens de le faire plier ».

Cette influence s’explique aussi par l’ascension de Dassault Aviation sous la direction de Trappier. Le groupe, spécialisé dans l’aéronautique militaire, a connu un essor spectaculaire à l’export, notamment grâce au Rafale. Après onze ans de service sans commande étrangère, l’avion a finalement trouvé preneur en Égypte, en Inde, au Qatar et aux Émirats arabes unis. En Europe, la Grèce, la Croatie et la Serbie ont également opté pour le Rafale, son statut non américain jouant en sa faveur. Même l’Ukraine a signé une lettre d’intention en 2025 pour l’achat de 100 Rafale.

Un franc-parler qui a alimenté les tensions

Éric Trappier n’a jamais caché son mépris pour les compromis, multipliant les déclarations tranchées. En septembre 2025, il déclarait à l’AFP : « Je veux bien que les Allemands grondent. Ici, on sait faire. S’ils veulent faire tout seuls, qu’ils fassent tout seuls ». Une provocation qui a poussé son homologue chez Airbus Defence and Space, Mike Schoellhorn, à écrire en février 2026 au président Macron : « Dassault s’est disqualifié. »

Ce style direct, parfois comparé à celui d’un « tonton-flingueur » par Vincent de la Vaissière, s’étend aussi aux autres partenaires européens. Trappier n’a pas hésité à critiquer ouvertement la Belgique et le Danemark, qui ont préféré le F-35 américain au Rafale. « Il parle cash, façon tonton-flingueur, et n’hésite pas à manier la sulfateuse pour exploser ses contradicteurs », souligne l’expert. Une attitude qui a contribué à isoler Dassault sur la scène européenne.

Un héritage industriel et politique contrasté

Né à Paris en 1960, Éric Trappier incarne une forme de fidélité à la culture maison de Dassault Aviation, fondée en 1929 par Marcel Dassault. Après un diplôme d’ingénieur à l’Institut National Télécom (aujourd’hui Télécom SudParis), il rejoint le groupe en 1984 et y fait toute sa carrière. En 2025, il devient président de la holding familiale, qui contrôle également le Figaro, Dassault Systèmes (logiciels industriels), le Château Dassault (vin) et la maison d’enchères Artcurial.

Sous sa direction, Dassault Aviation est devenu un pilier de la dissuasion française, actionnaire de fleurons comme Naval Group (porte-avions, sous-marins nucléaires) et Thales (électronique de défense). Trappier se distingue aussi par son attachement à la langue française : il s’exprime systématiquement en français lors des présentations financières ou des assemblées générales, une singularité rare dans un secteur dominé par l’anglais.

Et maintenant ?

L’abandon du SCAF laisse désormais Dassault face à un défi : développer seul un avion de combat de nouvelle génération, ou se tourner vers de nouveaux partenaires. Plusieurs pays, comme les Émirats arabes unis, pourraient être sollicités pour financer le projet, mais à quel coût ? Un connaisseur du secteur interrogé par BFM Business qualifie cette perspective de « non-sens géostratégique », soulignant que l’absence de coopération européenne rendra l’avion moins performant et plus cher. Reste à voir si Paris parviendra à convaincre Berlin de relancer des discussions, ou si Dassault devra se contenter d’exportations ciblées pour le Rafale.

Pour l’heure, le secteur de la défense français devra composer avec les conséquences de cet échec. Alors que la guerre en Ukraine a rappelé l’importance des capacités industrielles européennes, le divorce avec l’Allemagne sur le SCAF ouvre une période d’incertitudes. Les prochaines décisions politiques, notamment après les élections en France et en Allemagne, pourraient redéfinir les contours de la coopération militaire en Europe.

Dassault a toujours considéré que la maîtrise « de A à Z » du programme était une question de survie industrielle et de souveraineté. Le groupe estimait que partager son savoir-faire, notamment en matière de dissuasion, équivaudrait à « donner les bijoux de famille » à ses partenaires européens. Cette position a été résumée par un expert cité par BFM Business : « Dassault n’a pas pu accepter de renoncer à des compétences qu’il est seul à détenir. »