Le phénomène des espaces liminaux, popularisé par les backrooms, n’est pas une invention récente. Selon Numerama, la littérature explore depuis longtemps ces lieux de transition où les lois physiques et architecturales semblent suspendues, comme en témoignent plusieurs œuvres contemporaines.

Ce qu'il faut retenir

  • Le concept d’espaces liminaux remonte à l’Antiquité, notamment dans les mythologies grecque et romaine.
  • La Maison des feuilles, de Mark Z. Danielewski, publié en 2000, est souvent cité comme l’un des romans fondateurs de cette thématique.
  • Deux romans de Uketsu, Strange Houses (2021) et Strange Buildings (2023), utilisent des plans architecturaux pour créer une atmosphère d’étrangeté.
  • Piranèse, de Susanna Clarke (2020), plonge le lecteur dans un palais labyrinthique aux lois architecturales incompréhensibles.
  • Dans The Shining (1977), Stephen King fait de l’hôtel Overlook un espace liminal où la folie et l’architecture s’entremêlent.

Si le film Backrooms de Kane Parsons, dont la sortie en salles est prévue le 17 juin 2026, a popularisé cette esthétique, la littérature explore ces univers depuis bien plus longtemps. Ces espaces, où les couloirs s’étendent à l’infini et où les règles de la physique semblent inopérantes, ont nourri l’imaginaire fantastique et horrifique depuis des siècles.

Selon Numerama, l’idée n’est pas nouvelle : elle s’ancre dans des récits aussi anciens que l’Odyssée d’Homère, où les frontières entre les mondes deviennent floues. Les forêts maudites, les bâtiments hantés ou les royaumes oniriques, comme ceux décrits dans Le Magicien d’Oz ou Alice au pays des merveilles, reposent sur le même principe : un lieu où les lois du réel ne s’appliquent plus.

Quand l’architecture défie la raison : trois romans qui poussent l’étrangeté à l’extrême

Parmi les œuvres qui ont marqué ce genre, La Maison des feuilles, publié en 2000 (2002 en France), reste une référence incontournable. Selon Numerama, ce roman de Mark Z. Danielewski se distingue par sa structure complexe, alternant entre plusieurs niveaux de récit. Le personnage de Johnny Errand découvre le manuscrit d’un vieil aveugle, Zampanò, qui analyse un documentaire intitulé The Navidson Record.

Ce documentaire raconte l’histoire d’une maison dont l’intérieur défie toute logique architecturale. Derrière une porte censée donner sur l’extérieur se cache un couloir interminable, froid et sombre, qui n’aurait aucune raison d’exister. Les couloirs s’étendent sans fin, les escaliers semblent infinis, et les pièces se reconfigurent d’elles-mêmes, accompagnées de bruits inquiétants. « La section du Navidson Record est hypnotique et franchement angoissante, comme rarement dans un roman », souligne Numerama.

Le roman, profondément déroutant dans sa forme même, mêle les codes du film d’horreur des années 1980 à ceux du manuscrit maudit. Pour Numerama, il incarne l’esprit des backrooms : un espace architectural impossible où la perception se dérègle et où la perte est inévitable. Son influence sur la culture populaire contemporaine, notamment sur Internet, est aujourd’hui indéniable.

Des plans techniques aux couloirs infinis : l’approche clinique de Uketsu

Autre approche, autre style : celle de Uketsu, un YouTubeur japonais devenu auteur à succès avec Strange Houses (2021) et Strange Buildings (2023). Ces deux romans, publiés en France chez Seuil, reposent sur une idée simple mais efficace : des plans de maisons, des schémas de bâtiments et des descriptions de pièces qui semblent normales… jusqu’à ce qu’un détail cloche. Une fenêtre mal placée, un couloir qui n’existe pas sur le plan, une pièce sans logique fonctionnelle.

Selon Numerama, l’horreur naît de cette architecture incohérente, présentée de manière froide et clinique. Les dessins techniques, les explications factuelles et les notes d’observation contrastent avec l’étrangeté croissante des lieux. « On comprend progressivement que ces bâtiments ne tiennent pas selon les lois ordinaires de la logique », explique Numerama. Héritier à la fois du cinéma d’horreur japonais et des codes d’Internet, Uketsu maîtrise les mécanismes du genre et les nouvelles formes d’angoisse en ligne.

Ces deux ouvrages, bien que moins ambitieux sur le plan littéraire, sont redoutablement efficaces. Leur lecture est rapide, leur impact durable, et leur approche visuelle et conceptuelle en fait des références pour les amateurs d’espaces liminaux.

Piranèse et l’Overlook : deux espaces où la folie et l’architecture s’entremêlent

Piranèse, publié en 2020 par Susanna Clarke, propose une exploration tout aussi troublante. Le protagoniste, surnommé Piranèse, vit dans un lieu énigmatique appelé le Palais, un monde composé d’une infinité de salles et de vestibules remplis de statues. Aucune logique architecturale ne semble gouverner cet espace : les niveaux supérieurs abritent des nuages, les niveaux inférieurs des mers et des lacs, et les marées modifient constamment l’apparence du Palais.

« Piranèse consigne ces cycles dans un carnet, où chaque salle reçoit un nom à rallonge, répété presque mécaniquement au fil des pages, comme si les lectrices et les lecteurs y étaient eux aussi enfermés », précise Numerama. Le personnage principal ne remet jamais en question son environnement, ce qui renforce l’étrangeté du récit. Bien que certains choix narratifs atténuent légèrement cette atmosphère, le Palais, avec sa démesure, captive dès les premières pages.

Enfin, il est impossible d’évoquer les espaces liminaux sans mentionner The Shining, le roman de Stephen King publié en 1977. L’hôtel Overlook, isolé en montagne, devient progressivement un labyrinthe mental pour le personnage de Jack Torrance. Les couloirs semblent s’étirer sans logique, certaines pièces disparaissent ou apparaissent, et l’architecture même se retourne contre le protagoniste.

« L’Overlook n’obéit pas aux règles traditionnelles de l’architecture, mais impose sa propre logique, ce qui rend le lieu d’autant plus inquiétant », rappelle Numerama. L’hôtel, presque vivant, semble observer et influencer les comportements de Jack Torrance, dont la descente dans la folie est rendue d’autant plus palpable par la perte de repères spatiaux. Ce roman, bien avant que le terme d’espace liminal ne devienne courant, en est une illustration parfaite.

Et maintenant ?

Avec la sortie prochaine du film Backrooms et la popularité croissante des récits d’espaces liminaux sur Internet, ce genre pourrait bien continuer à inspirer de nouvelles œuvres. Les auteurs et réalisateurs pourraient puiser dans ce vivier pour explorer des thèmes comme la perte de repères, l’angoisse de l’espace infini ou la remise en question de la réalité. Reste à voir si cette tendance donnera naissance à des créations aussi marquantes que celles évoquées ici.

Pour les amateurs de sensations fortes, ces quatre romans offrent une plongée dans des univers où la raison perd ses droits. Qu’il s’agisse de couloirs infinis, de palais labyrinthiques ou d’hôtels maudits, ces œuvres prouvent que l’étrangeté peut naître de la logique elle-même.

Un espace liminal est un lieu de transition où les règles physiques et architecturales habituelles ne s’appliquent plus. Ces espaces, souvent angoissants, se caractérisent par leur instabilité et leur capacité à désorienter ceux qui les traversent. Ils peuvent prendre la forme de couloirs infinis, de bâtiments aux pièces impossibles ou de mondes oniriques, comme ceux décrits dans les mythologies ou les contes.

Le succès des backrooms s’explique par leur capacité à incarner les peurs modernes liées à l’espace et à la perte de repères. Ces espaces, souvent inspirés par des légendes urbaines et des récits en ligne, reflètent une angoisse collective face à l’inconnu et à l’infini. Leur esthétique visuelle, popularisée par des images et des vidéos, a renforcé leur impact culturel.