« L’Europe est nue sur l’anti-drone et le drone », affirme Benoît Pleska, conseiller international de CIT Program, un industriel ukrainien présent à Eurosatory, comme le rapporte Numerama. Cette déclaration résume l’un des enseignements majeurs de l’édition 2026 de la foire internationale de l’armement, organisée près de Paris, où les entreprises ukrainiennes ont marqué les esprits par leur savoir-faire en matière de drones et de robots terrestres.
Ce qu'il faut retenir
- 80 entreprises ukrainiennes étaient présentes à Eurosatory 2026, contre seulement dix en 2024, faisant de l’Ukraine le cinquième pays le plus représenté parmi les exposants.
- Les drones et robots terrestres ukrainiens, produits à plusieurs millions d’unités par an, seraient à l’origine de 75 % des pertes sur le champ de bataille en Ukraine.
- Le missile Flamingo, développé par Fire Point, est présenté comme capable de frapper à 3 000 kilomètres, un équipement pour lequel les armées occidentales n’auraient pas d’équivalent.
- Un simulateur ukrainien, Varta, permet de s’entraîner à intercepter des drones, mais révèle la difficulté de ces opérations, même pour des professionnels comme les gendarmes français.
- Un accord de partenariat en matière d’innovation de défense a été signé entre la France et l’Ukraine en mai 2024, facilitant les échanges technologiques.
Une présence ukrainienne massive et remarquée
L’Ukraine a occupé une place centrale lors de l’édition 2026 d’Eurosatory, la principale foire internationale de l’armement, qui s’est tenue près de Paris du 16 au 20 juin. Avec 80 entreprises présentes, contre seulement dix en 2024, le pays est devenu le cinquième exposant le plus représenté, derrière les États-Unis, la France, l’Allemagne et Israël. Cette forte représentation reflète l’essor d’une industrie ukrainienne de défense, née de la nécessité de répondre aux besoins du front depuis l’invasion russe de 2022.
Parmi les acteurs ukrainiens les plus visibles figure Fire Point, une ancienne start-up fondée en 2022, désormais devenue un poids lourd du secteur. Son missile Flamingo, présenté sous les couleurs bleu et jaune du drapeau ukrainien, attire l’attention. Contrairement aux missiles occidentaux, celui-ci est décrit comme « rustique » mais capable de frapper à 3 000 kilomètres. « Cela constituera un bon challenge pour les entreprises d’Europe de l’Ouest », avait déclaré à l’AFP Charles Beaudouin, un ancien militaire à la tête de l’organisation d’Eurosatory.
Des drones et robots terrestres au cœur des innovations
Les stands ukrainiens à Eurosatory 2026 étaient dominés par des solutions autour des drones et des robots terrestres, deux catégories d’engins devenus centraux dans la guerre moderne. Les drones, en particulier, sont responsables de 75 % des pertes sur le champ de bataille en Ukraine, selon les estimations des spécialistes. Leur production, à l’échelle industrielle, atteint « plusieurs millions d’unités par an », une capacité qui a permis de militariser une partie de la société ukrainienne sans envoyer l’ensemble de la population au front.
« Ceux qui ont commencé à assembler des drones en 2023 sont maintenant des patrons d’entreprises qui produisent des milliers de drones pour le front », a expliqué Vadym Adamov, un soldat ukrainien de 22 ans, lors d’une conférence à Eurosatory. Cette industrialisation rapide s’accompagne d’une chute drastique des coûts. Un petit drone en forme de bombe, présenté sur un stand, coûte par exemple seulement 2 000 euros à produire. « Ils savent produire en quantité et pas cher. Ils ont une faculté à développer très vite des solutions », a commenté un visiteur d’une grande entreprise française de l’armement.
Des partenariats franco-ukrainiens pour combler les lacunes européennes
Face à l’avance ukrainienne, les entreprises européennes cherchent à collaborer pour combler leur retard. Plusieurs partenariats ont été annoncés lors de l’événement, comme celui entre la start-up française Stronghold AI et le fabricant ukrainien Rovertech. Leur objectif ? Développer des solutions pour se protéger des drones, notamment en interceptant leurs flux analogiques FPV (First Person View). « Grâce aux informations transmises par des capteurs sonores et vidéo, notre solution doit permettre de se protéger des drones », a précisé Mickaël Hermeline, directeur de programme chez Stronghold AI.
Un autre accord a été signé entre la start-up Lysk et une brigade ukrainienne. Lysk développe une solution de transcription automatique des messages radio, un outil jugé crucial pour suivre les communications ennemies. Ces collaborations s’inscrivent dans le cadre d’un accord de partenariat en matière d’innovation de défense signé en mai 2024 entre la France et l’Ukraine. Pour les Ukrainiens, ces partenariats offrent aussi un accès à des capacités de production en Europe de l’Ouest, essentielles pour industrialiser leurs innovations.
« Venez en Ukraine tester vos produits. »
— Vadym Adamov, soldat ukrainien de 22 ans, lors d’une conférence à Eurosatory 2026.
Un savoir-faire acquis dans l’urgence et au prix du sang
Le savoir-faire ukrainien en matière de drones et de robots terrestres ne s’improvise pas. Il est le fruit de quatre années de guerre de haute intensité, qui ont transformé une partie de la société en une véritable usine à innovation militaire. « J’aurais préféré que nous soyons connus pour un domaine plus pacifique », a déclaré une Ukrainienne rencontrée à la gare du RER B à Paris, soulignant le coût humain de cette industrialisation accélérée.
Cependant, cette avancée technologique ne va pas sans défis. Vadym Adamov a partagé une anecdote révélatrice : une unité ukrainienne avait reçu un robot terrestre d’une valeur de 200 000 dollars. Jugé inefficace en raison du brouillage électronique, l’engin a finalement été transformé en une « coûteuse table de café » par les soldats. « C’est comme faire un marathon avant même de savoir marcher », a ironisé le jeune soldat, mettant en garde les entreprises occidentales contre le risque de développer des solutions inadaptées au terrain.
Un simulateur pour mesurer l’écart entre théorie et pratique
Pour illustrer la difficulté de neutraliser des drones ennemis, les visiteurs d’Eurosatory 2026 pouvaient s’essayer à Varta, un simulateur ukrainien de lutte anti-drone. Équipés d’un casque de réalité virtuelle, les participants devaient repérer, identifier et abattre des drones virtuels. Les résultats étaient sans appel : même les gendarmes français, habitués à des exercices de tir, ont eu du mal à intercepter plus de cinq drones sur vingt-neuf tentatives. « On se rend bien compte que ce n’est pas facile », a admis l’un d’eux. Le simulateur, qui propose plusieurs niveaux de difficulté, avait même réduit de moitié la vitesse des drones ennemis pour faciliter l’exercice.
Cette démonstration a rappelé une réalité souvent oubliée : malgré les progrès technologiques, la guerre reste un domaine où l’expérience de terrain est irremplaçable. « Un drone malveillant, c’est relativement simple à faire. On peut ainsi paralyser une ville avec un ou deux engins », a souligné Benoît Pleska, de CIT Program. Une mise en garde qui résonne particulièrement en Europe, où la menace des drones est de plus en plus prise au sérieux.
En attendant, la question reste entière : l’Europe parviendra-t-elle à combler son retard avant que la guerre ne franchisse une nouvelle étape technologique ?
Les drones ukrainiens se distinguent par leur coût réduit (à partir de 2 000 euros) et leur capacité de production massive (plusieurs millions d’unités par an), selon les informations rapportées par Numerama. Leur simplicité de fabrication permet une adaptation rapide aux besoins du front, contrairement aux solutions occidentales souvent plus sophistiquées et coûteuses.