Le cinéaste polonais Paweł Pawlikowski a remporté pour la deuxième fois le prix de la mise en scène au 79e Festival de Cannes avec Fatherland (Ojczyzna en polonais), un film en noir et blanc projeté en compétition cette année. Comme le rapporte Euronews FR, cette œuvre marque le retour du réalisateur huit ans après son précédent long-métrage, et s’inscrit comme une nouvelle chronique historique où l’Histoire et les tensions familiales s’entremêlent.
Ce qu'il faut retenir
- Fatherland est le troisième volet d’une trilogie informelle de Paweł Pawlikowski, après Ida (2013, Oscar du meilleur film étranger) et Cold War (2018), tous deux également tournés en noir et blanc et acclamés par la critique.
- Le film suit Thomas Mann, prix Nobel de littérature allemand, interprété par Hanns Zischler, et sa fille Erika (Sandra Hüller), lors de leur voyage en Allemagne en 1949, quatre ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.
- Les deux personnages traversent une Allemagne divisée entre l’Est sous tutelle soviétique et l’Ouest sous occupation américaine, où chaque bloc cherche à s’approprier l’héritage culturel de Thomas Mann.
- Fatherland est actuellement à l’affiche dans les salles polonaises et sortira progressivement en Europe à partir de septembre 2026.
Un retour en Allemagne sous tension
Thomas Mann, figure majeure de la littérature allemande, quitte les États-Unis où il s’était exilé en 1933 pour fuir le nazisme. En 1949, il revient dans son pays natal pour recevoir deux distinctions à quelques jours d’intervalle : l’une en Allemagne de l’Ouest, sous occupation américaine, l’autre en Allemagne de l’Est, sous tutelle soviétique. Selon Euronews FR, les deux camps espèrent que cette icône culturelle se rangera de leur côté, les Occidentaux misant sur son soutien au capitalisme et les Soviétiques invoquant son admiration pour Goethe et les valeurs marxistes.
Erika Mann, journaliste, actrice et écrivaine, accompagne son père malgré sa réticence. « Plus jamais l’Allemagne : endroit laid, gens laids, avec une langue créée pour le mensonge », avait-elle confié à son frère Klaus, interprété par August Diehl, dont le roman Mephisto avait été interdit pour ses positions anti-nazies. Thomas Mann insiste pour ce voyage, malgré les risques pour sa nationalité américaine, car il espère aussi y retrouver son fils.
Un duo sur les routes d’une Allemagne dévastée
Le périple en voiture à travers une Allemagne coupée en deux révèle les tensions familiales et les cicatrices d’une guerre qui a profondément transformé le pays. Les paysages en ruines, les différences idéologiques entre l’Est et l’Ouest, et les silences entre le père et la fille servent de toile de fond à une réflexion sur l’appartenance, le deuil et l’appropriation culturelle à des fins politiques.
« Rentrons à la maison », lance Erika à son père au cours du voyage. « Où ça, chez nous ? », lui répond Thomas Mann, soulignant l’absence de patrie pour ces deux âmes en perdition, où l’Allemagne n’est plus qu’un territoire divisé, hanté par son passé. Le film explore ainsi cette quête d’identité dans un pays où l’Histoire pèse lourdement sur les épaules de chacun.
Une esthétique maîtrisée et des performances remarquées
Comme l’indique Euronews FR, Fatherland s’inscrit dans la continuité stylistique de Pawlikowski, avec un noir et blanc tranché, des plans fixes minutieusement composés et de longs plans séquences claustrophobes. Le chef opérateur Łukasz Żal apporte une beauté spectrale à cette exploration des thèmes de la mémoire et de l’absence, où les personnages sont hantés par leurs fantômes, qu’ils soient historiques ou intimes.
Sandra Hüller incarne Erika avec une intensité remarquable, offrant une interprétation mesurée et profondément humaine. Journaliste de guerre, écrivaine et actrice, Erika Mann est un personnage complexe, et la comédienne restitue avec justesse sa douleur contenue, ses silences et ses rares éclats de colère. Lors d’une scène marquante, elle croise son ex-mari Gustaf Gründgens, interprété par Joachim Meyerhoff, sympathisant nazi, ce qui provoque en elle une réaction de rejet palpable. Pourtant, malgré la force de son jeu, Hüller repart de Cannes sans la Palme d’or, un résultat qui a surpris plus d’un observateur.
« Dans les ruines d’une église en décomposition, où un organiste solitaire joue Bach, Erika et Thomas Mann échangent l’un des moments les plus déchirants du film. Pawlikowski y traite avec délicatesse une catharsis émotionnelle où tout se dit dans le silence. »
Une trilogie historique et une réflexion sur l’Europe d’après-guerre
Fatherland s’ajoute à la trilogie informelle de Pawlikowski, entamée avec Ida (2013), film sur le nazisme et la culpabilité en Pologne, et poursuivie avec Cold War (2018), qui dépeignait l’Europe centrale sous l’emprise de la Guerre froide. Le film actuel, tout en s’inspirant des motifs de ses prédécesseurs, se distingue par sa focalisation sur la relation père-fille et la quête impossible d’un foyer perdu.
Le film, d’une durée de 82 minutes, est une plongée dans l’atmosphère d’une Europe en reconstruction, où chaque ville, chaque paysage porte les stigmates d’un conflit qui a redessiné les frontières, les idéologies et les destins. Pawlikowski y aborde avec subtilité les thèmes du deuil, de la transmission et de la façon dont l’Histoire s’écrit au détriment des individus.
Le film sera-t-il un nouveau tournant dans la carrière de Pawlikowski ou restera-t-il un hommage discret à l’Europe d’après-guerre ? Une chose est sûre : Fatherland s’annonce comme l’un des films marquants de l’année.
Thomas Mann, prix Nobel de littérature et figure exilée aux États-Unis depuis 1933, a accepté de revenir en Allemagne en 1949 pour recevoir deux distinctions majeures : une en Allemagne de l’Ouest sous occupation américaine, l’autre en Allemagne de l’Est sous tutelle soviétique. Selon le scénario du film, les deux blocs cherchaient à s’approprier son image, espérant que sa stature culturelle servirait leur idéologie respective. Mann, conscient de son rôle dans la reconstruction morale de l’Allemagne, a donc fait le déplacement malgré les risques pour sa nationalité américaine et les tensions familiales engendrées.