Créé dès le 25 février 2022, deux jours après le début de l’invasion russe en Ukraine, le mouvement féministe anti-guerre (FAS) s’impose comme la principale organisation féministe visible en Russie. Chaque année, ses militantes publient des rapports documentant l’évolution des droits des femmes dans un contexte de répression accrue et de militarisation croissante. Selon Euronews FR, qui s’est entretenu avec l’une de ses chercheuses, Adélaïda, pour le rapport 2026 intitulé « Les droits des femmes dans un contexte de répression et de militarisation », les restrictions se multiplient, tandis que les militantes subissent persécutions et pressions systématiques.

Ce qu'il faut retenir

  • Le mouvement FAS, créé en février 2022, est le principal collectif féministe russe visible malgré la répression
  • Plusieurs coordinatrices du FAS ont été qualifiées de « liées à un agent de l’étranger », entraînant amendes et poursuites pénales
  • Le droit à l’avortement est progressivement restreint, avec des poursuites contre des femmes et des militantes, et une volonté affichée de revenir à une politique nataliste stalinienne
  • Les violences domestiques et les violences obstétricales se banalisent, tandis que la société est soumise à une militarisation accrue des écoles et des institutions
  • Les femmes deviennent l’« infrastructure de la guerre », assurant la survie économique et sociale, tout en subissant une double pression : maternelle imposée et contrôle social renforcé

Un mouvement féministe sous le feu des autorités

En 2023, le FAS a reçu le prix de la paix d’Aix-la-Chapelle, mais cette reconnaissance internationale n’a pas empêché son inscription sur la liste des « agents de l’étranger » — une qualification juridiquement contestable, le mouvement n’étant pas une entité morale. Adélaïda précise que cette étiquette a ensuite conduit à la désignation du FAS comme « organisation indésirable », une mesure qui illustre la criminalisation de toute opposition, même pacifique. « Défendre le droit à l’avortement, le droit de décider par nous-mêmes de ce que nous voulons, s’opposer à la guerre, revient à être jugées indésirables dans notre propre pays », déclare-t-elle à Euronews FR. Plusieurs coordinatrices ont écopé d’amendes, puis ont fait l’objet de procédures pénales, tandis que des militantes exilées voient leurs passeports refusés, les plongeant dans une précarité juridique.

Adélaïda insiste sur le caractère horizontal du mouvement : impossible, donc, de recenser l’ensemble des participantes. « Toute personne peut devenir militante du FAS simplement en aidant à traduire des textes ou en participant à la vie du mouvement, même depuis l’étranger », explique-t-elle. Cette organisation, qui s’est structurée dans la clandestinité, mise sur la solidarité et les réseaux informels pour survivre et poursuivre son travail de plaidoyer.

Des rapports pour contrer la désinformation internationale

Les rapports annuels du FAS, rédigés pour des institutions comme l’ONU ou l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, visent à corriger une vision souvent idéalisée de la Russie, notamment en Occident. « Beaucoup de gens ont une vision très stéréotypée de la Russie et ne mesurent pas le niveau de répression et de pression », souligne Adélaïda. Les documents mettent en lumière des réalités occultées : montée de l’ultradroite soutenue par l’État, violences obstétricales passées sous silence, ou encore l’utilisation des écoles comme vecteurs de propagande militariste.

Parmi les sujets abordés depuis 2022 : les protestations contre la mobilisation, l’affaire de Baymak, la situation des civils détenus en otage, ou encore les enfants ukrainiens déportés en Russie. Le travail est réalisé par des militantes et expertes en droits humains, dont certaines assurent aussi la cybersécurité du mouvement. « Nous essayons de montrer les problèmes actuels auxquels les habitants de Russie sont confrontés, souvent ignorés par les observateurs étrangers », ajoute-t-elle.

Recul des droits reproductifs : un « second front » de la répression

Le rapport 2026 révèle une aggravation sans précédent des restrictions sur l’avortement, qualifié par Adélaïda de « second front » de la politique répressive. « Les autorités s’y accrochent de toutes leurs forces et s’efforcent de revenir aux années Staline, avec l’interdiction de l’avortement et une mortalité maternelle et infantile élevée », explique-t-elle. Des poursuites judiciaires visent désormais des femmes ayant recours à des avortements illégaux, tandis que des militantes gérant des fonds pour la contraception d’urgence sont harcelées, avec des tirs contre leurs domiciles.

Le ministère de la Santé a introduit un questionnaire intrusif dans les établissements médicaux : si une patiente répond « 0 » à la question « Combien d’enfants souhaitez-vous avoir actuellement ? », elle est envoyée en consultation psychologique — y compris pour les mineures. « C’est une pression déguisée en mesure de soutien, alors que la société russe, à 74 %, s’oppose aux naissances avant 18 ans », précise Adélaïda. Par ailleurs, les informations en ligne sur les avortements sûrs sont progressivement effacées au profit de liens vers des services de « dissuasion » psychologique.

Une société militarisée et des violences en hausse

La militarisation des institutions atteint tous les niveaux : les programmes scolaires ont supprimé les cours d’éducation civique (centrés sur les droits humains) au profit d’une histoire glorifiant la Russie, d’enseignements religieux, et de cours de sécurité militarisés. La sortie du processus de Bologne, qui standardise l’enseignement supérieur en Europe, limite aussi les possibilités de fuite pour les étudiants. Les violences, qu’elles soient domestiques, obstétricales ou liées à la guerre, se banalisent. « Le nombre de signalements pour violences domestiques a augmenté de plus de moitié depuis la dépénalisation des violences en 2017, une loi activement promue par l’Église », indique Adélaïda.

Les femmes subissent également une hausse des violences de la part d’hommes revenus du front en Ukraine. Quant aux prisonniers politiques, leur nombre se compte désormais par milliers, avec des morts en détention dans des circonstances troubles. « La violence est devenue un langage politique », résume-t-elle. Dans ce contexte, la peur des dénonciations s’installe : « La pratique législative est si floue que tout peut être interprété comme une violation de la loi, poussant les gens au silence », ajoute-t-elle.

Le rôle des femmes dans la guerre : entre devoir maternel et survie économique

Malgré les discours officiels prônant un modèle strictement maternel, les femmes assument de facto le rôle de « colonne vertébrale » de la société russe. « Porter à bout de bras la famille, le quotidien et des activités d’intérêt général, n’est-ce pas déjà ce que font les femmes ? », interroge Adélaïda, soulignant que les violences obstétricales et domestiques persistent, malgré leur image de « care » imposée par le pouvoir. Les mères célibataires, les veuves de mobilisés et les femmes des petites villes sont particulièrement touchées par la précarité économique, avec des arriérés de pensions alimentaires records.

« Les oligarques proches du pouvoir, qui contrôlent une partie de l’économie, ont besoin d’une nouvelle main-d’œuvre, mais refusent les migrants. Leur solution ? Faire pression sur les femmes pour qu’elles aient 5 à 10 enfants », analyse-t-elle. « C’est une forme de servage 2.0, où l’État ignore délibérément les conditions de vie de ces enfants et les difficultés économiques du pays. » Beaucoup de jeunes femmes ambitieuses quittent la Russie, faute de perspectives dans un système qui efface les figures non maternelles.

Surveillance et contrôle social : l’essor des milices informelles

Le rapport 2026 souligne l’émergence de groupes informels, souvent liés à l’ultradroite, qui endossent des fonctions de police des mœurs et de contrôle migratoire — avec le soutien implicite de l’État. Le 5 juin 2025, à Nemchinovka (région de Moscou), un membre de la « communauté russe » a illégalement interpellé une docteure en sciences originaire de Bouriatie, exigeant son passeport au motif de « contrôle des migrants », alors qu’elle était citoyenne russe. « L’État encourage ces pratiques, avec une fusion entre l’Église, la police et l’ultradroite », dénonce Adélaïda.

Dans la région de Penza, la maire de Serdobsk a dû démissionner après un harcèlement organisé par des nationalistes, pour avoir attribué des logements à des migrants conformément à la loi. ADC Mémorial constate par ailleurs une répression accrue contre les peuples autochtones, tandis que les appels à la déportation des musulmans et à la persécution des femmes en contact avec eux se multiplient en ligne, comme dans l’affaire Alexeï Ivtchenko à Novokouznetsk. « La Russie n’est pas un pays homogène : les écarts entre les régions et Moscou, en termes de religion, de langue et de conditions de vie, sont immenses », rappelle-t-elle.

Et maintenant ?

Le rapport 2026 du FAS appelle à l’abrogation des lois répressives et à un retour à un fonctionnement pacifique de la société, incluant un travail de mémoire historique. Pour Adélaïda, la possibilité d’un changement dépendra de l’équilibre des forces politiques après la guerre. « Une véritable participation des femmes aux décisions, une loi contre les violences domestiques et une reconnaissance des crimes actuels pourraient-elles restaurer la confiance ? La réponse reste incertaine », conclut-elle. D’ici là, le mouvement FAS continuera son travail de documentation et de plaidoyer, malgré les risques encourus par ses militantes.

Selon Euronews FR, ce rapport s’inscrit dans une série de publications destinées aux institutions internationales, afin de documenter la réalité d’une société russe sous emprise autoritaire. Les prochaines échéances, comme les élections législatives ou les réformes constitutionnelles, pourraient aggraver ou atténuer cette dynamique répressive, mais le mouvement féministe anti-guerre, lui, ne compte pas cesser son combat.

Le FAS a été qualifié d’« organisation indésirable » après avoir été inscrit sur la liste des « agents de l’étranger » en 2023, une décision juridiquement contestable car le mouvement n’a pas de statut de personne morale. Cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus large de criminalisation de toute opposition, notamment pacifiste et féministe, dans le cadre de la guerre en Ukraine.

Parmi les mesures récentes : des poursuites judiciaires contre les femmes ayant recours à des avortements illégaux, l’effacement des informations en ligne sur les avortements sûrs, des refus illégaux d’interruption de grossesse, et l’envoi en consultation psychologique des mineures ou femmes déclarant ne pas vouloir d’enfant. L’État promeut aussi des versements uniques pour les lycéennes enceintes, malgré l’opposition de 74 % de la population.