Alors que plus de 60 000 migrants ont tenté de forcer la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta début août, l’ancien directeur de la police aux frontières, Fernand Gontier, défend dans une tribune publiée par Le Figaro l’idée d’une externalisation assumée de la politique migratoire européenne. Selon lui, cette stratégie, souvent perçue comme un renoncement, permettrait en réalité d’anticiper les flux avant qu’ils ne deviennent des crises humanitaires aux portes de l’UE.

Ce qu'il faut retenir

  • En août 2026, plus de 60 000 migrants ont tenté d’entrer à Ceuta depuis le Maroc en quelques heures, selon les autorités espagnoles.
  • Fernand Gontier, ancien directeur de la police aux frontières, plaide pour une externalisation de la gestion migratoire, présentée comme un moyen de reprendre le contrôle des flux plutôt qu’un abandon de souveraineté.
  • L’externalisation consiste à agir en amont, là où les migrations se forment, avant que les drames ne surviennent aux frontières européennes.
  • Ceuta avait déjà été le théâtre d’un afflux similaire en 2021, lors d’un relâchement des contrôles marocains.
  • Les flux migratoires sont désormais utilisés comme levier géopolitique, notamment par le Maroc, selon Gontier.
  • L’Europe est critiquée pour sa politique du « commentaire permanent » et son manque de stratégie structurelle face à un phénomène devenu endémique.

Une frontière devenue instrument de pression

Les images de l’afflux de migrants à Ceuta, où des milliers de personnes ont tenté de franchir la frontière en quelques heures, ont rappelé une réalité brutale : la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole n’est plus seulement une ligne administrative. Elle est devenue un outil géopolitique, souligne Fernand Gontier dans sa tribune pour Le Figaro. Le Maroc, comme d’autres États voisins, utilise désormais les flux migratoires comme moyen de pression diplomatique, une stratégie qui s’est intensifiée ces dernières années.

En 2021 déjà, des milliers de migrants avaient déferlé sur Ceuta à la faveur d’un relâchement des contrôles marocains. Cinq ans plus tard, la situation s’est aggravée : le phénomène n’est plus un accident conjoncturel, mais un mécanisme structurel. « Chaque crise suscite les mêmes réactions : émotion, indignation, promesses de fermeté », explique Gontier. Puis tout recommence. » Pour lui, cette « politique du commentaire permanent » ne répond plus à un défi devenu permanent lui aussi.

Externaliser pour reprendre le contrôle

Face à cette réalité, Fernand Gontier prône une stratégie déjà partiellement engagée par certains États européens, mais encore perçue comme une exception : l’externalisation de la politique migratoire. Le terme, qui suscite des craintes d’abandon de souveraineté, est en réalité une reprise en main, selon l’ancien responsable. « Externaliser ne consiste pas à déléguer notre responsabilité, mais à l’exercer là où les flux se forment, avant que les drames humains ne se produisent aux portes de l’Europe », précise-t-il.

Cette approche implique de collaborer étroitement avec les pays de transit et d’origine pour sécuriser les frontières extérieures de l’UE en amont. Elle repose sur des accords bilatéraux, des investissements dans les pays partenaires et des dispositifs de contrôle renforcés. L’objectif n’est pas de fermer les yeux sur les droits humains, mais d’éviter que les migrations ne deviennent une crise humanitaire à répétition. « Ce n’est pas une question de choix, mais de nécessité », estime Gontier.

Le Maroc, acteur clé d’une stratégie régionale

Le rôle du Maroc dans la gestion des flux migratoires vers l’Europe est central. Le pays, qui partage une frontière terrestre et maritime avec l’Espagne, a souvent été accusé de jouer un double jeu : coopérer avec l’UE tout en utilisant les migrants comme monnaie d’échange. En 2021, un relâchement des contrôles avait permis à plus de 10 000 migrants d’entrer à Ceuta en une seule journée. En 2026, les chiffres sont bien plus élevés, signe que la pression s’intensifie.

Pour Fernand Gontier, cette situation impose à l’Europe de repenser sa relation avec le Maroc et les autres pays du sud de la Méditerranée. « La frontière est devenue un instrument de puissance géopolitique, et les flux migratoires peuvent être utilisés comme un moyen de pression diplomatique », rappelle-t-il. Une réalité que l’UE doit intégrer dans sa stratégie globale, au risque de voir les crises s’enchaîner sans solution durable.

« Externaliser ne consiste pas à déléguer notre souveraineté, mais à l’exercer là où les flux se forment, avant que les drames humains ne se produisent aux portes de l’Europe. »
— Fernand Gontier, ancien directeur de la police aux frontières

Une politique migratoire en quête de cohérence

L’externalisation, si elle est adoptée à grande échelle, nécessiterait une coordination renforcée entre les États membres de l’UE. Certains pays, comme l’Italie avec la Libye ou la Grèce avec la Turquie, ont déjà mis en place des dispositifs similaires, mais sans toujours garantir le respect des droits fondamentaux. La Commission européenne a tenté de proposer un cadre commun, mais les désaccords persistent entre les États sur la répartition des responsabilités.

Fernand Gontier reconnaît que cette approche soulève des questions éthiques et juridiques. Comment s’assurer que les pays partenaires respectent les droits des migrants ? Comment éviter que l’externalisation ne devienne une externalisation des responsabilités ? Pour lui, la réponse passe par un renforcement des contrôles et une transparence accrue. « L’Europe ne peut plus se contenter de réagir après coup. Il faut anticiper, et cela passe par une politique migratoire pensée en amont », insiste-t-il.

Et maintenant ?

La tribune de Fernand Gontier intervient alors que les tensions à Ceuta risquent de s’aggraver dans les semaines à venir. Les autorités espagnoles ont déjà annoncé le déploiement de la « Force Frontière d’intervention rapide », une unité spécialisée dans la gestion des crises migratoires. Si cette mesure pourrait temporairement contenir les flux, elle ne répond pas à la racine du problème : l’absence de stratégie européenne globale.

Les prochaines échéances seront déterminantes. La Commission européenne doit présenter d’ici la fin de l’année un nouveau pacte sur l’asile et l’immigration, qui pourrait intégrer des éléments d’externalisation. Parallèlement, les négociations entre l’UE et le Maroc sur la gestion des frontières devraient reprendre. Pour Fernand Gontier, l’enjeu est clair : « Soit l’Europe assume enfin une politique migratoire proactive, soit elle continuera à subir des crises à répétition. »

L’externalisation, si elle est bien encadrée, pourrait donc s’imposer comme la seule réponse viable à une situation devenue ingérable. Reste à savoir si les États membres seront prêts à assumer cette mutation stratégique, ou s’ils préféreront continuer à jouer les pompiers pyromanes.

L’externalisation consiste à agir en amont des flux migratoires, en collaborant avec les pays de transit et d’origine pour sécuriser les frontières extérieures de l’UE avant que les migrants n’arrivent aux portes de l’Europe. Elle repose sur des accords bilatéraux, des investissements et des dispositifs de contrôle renforcés, dans le but d’éviter les crises humanitaires.

Plusieurs épisodes, dont celui de Ceuta en 2021 et en 2026, suggèrent que le Maroc a déjà utilisé les flux migratoires comme levier géopolitique. En relâchant les contrôles à certaines périodes, le pays a permis des entrées massives de migrants, ce qui a mis sous pression les autorités espagnoles et européennes.