« Ces dirigeants pensent que nous allons attendre gentiment 13 jours alors que des milliers de cheminots se sont mobilisés et attendent des réponses claires de la part de la direction. » L’avertissement, lancé par Sud-Rail dans un tract diffusé ce 10 juin, résume l’état d’esprit des syndicats de la SNCF après une journée de grève très suivie, qui place la direction du groupe ferroviaire sous forte pression. Selon BFM Business, le mouvement, organisé par les quatre syndicats représentatifs, a provoqué des perturbations majeures sur l’ensemble du réseau, tandis que la rencontre avec Jean Castex, nouveau patron de la SNCF, n’est toujours pas programmée avant le 23 juin – une situation que les syndicats qualifient de « provocation ».
Ce qu'il faut retenir
- Deux TGV sur trois seulement en circulation ce mercredi 10 juin, avec un taux de conducteurs grévistes de 95% sur la ligne D du RER et « près d’un cheminot sur deux » en grève selon la CGT.
- Les syndicats dénoncent un « malaise social grandissant » lié aux réorganisations incessantes, à l’inflation et à l’ouverture à la concurrence, qui menace l’unicité sociale du groupe.
- La direction de la SNCF, qui évoquait encore lundi un « contexte social apaisé », refuse toute accusation de « dumping social » et affirme agir dans un cadre concerté.
- Jean Castex, critiqué pour son inaction selon les syndicats, n’a prévu aucune rencontre avant le 23 juin, un calendrier jugé inacceptable par les grévistes.
- Les syndicats menacent de poursuivre la mobilisation si leurs revendications ne sont pas entendues, évoquant des « victoires sociales » à imposer.
Une mobilisation record qui paralyse le réseau ferroviaire
La grève lancée ce mercredi 10 juin par la CGT, Sud-Rail, l’UNSA et la CFDT a pris une ampleur inédite, avec des conséquences directes sur le trafic. Selon BFM Business, seuls deux TGV sur trois ont circulé dans la journée, tandis que les Intercités affichaient un taux de remplissage de 50%. Les perturbations ont été encore plus marquées sur les TER, les RER et les Transiliens en Île-de-France, où la mobilisation a atteint des sommets : 95% des conducteurs de la ligne D du RER étaient en grève, selon les chiffres syndicaux. « Près d’un cheminot sur deux » a participé au mouvement, a confirmé la CGT, renforçant la crédibilité des revendications portées par les organisations syndicales.
Ce taux de participation élevé n’est pas un hasard : les syndicats avaient délibérément choisi cette date pour maximiser l’impact de leur action. « Ce n’est ni un jour de départ en congés, ni un week-end, ni une période d’examens », a souligné Julien Troccaz, secrétaire fédéral de Sud-Rail, lors de son intervention sur Franceinfo. « Tout est possible dans les prochains jours », a-t-il prévenu, laissant entendre que de nouvelles actions pourraient être organisées si la direction ne réagissait pas.
Des revendications multiples : pouvoir d’achat, conditions de travail et concurrence
Au-delà de l’aspect quantitatif, les syndicats ont mis en avant plusieurs axes de mécontentement. En premier lieu, la question des rémunérations, jugées insuffisantes face à l’inflation persistante. « Le pouvoir d’achat des cheminots s’érode depuis des années, et les réorganisations à répétition ne font qu’aggraver la situation », a expliqué un représentant syndical sous couvert d’anonymat. Mais le malaise va bien au-delà des salaires : les salariés dénoncent une dégradation constante de leurs conditions de travail, liée aux plans de productivité imposés par la direction et à la fragmentation du groupe dans le cadre de l’ouverture à la concurrence.
Cette dernière, en particulier, cristallise les tensions. Avec la création de filiales régionales et l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché, les syndicats craignent une remise en cause de l’unicité sociale de la SNCF. « On nous explique que ces évolutions sont nécessaires pour gagner des marchés, mais à quel prix ? » s’interroge Julien Troccaz. « Les fondamentaux du groupe sont menacés, et les salariés paient le prix fort avec des accidents du travail plus nombreux et une hausse inquiétante des suicides. » Des chiffres qui, selon les syndicats, illustrent l’urgence de la situation.
Jean Castex sous le feu des critiques : inaction ou stratégie délibérée ?
Si la grève a donné un coup de projecteur sur le malaise social à la SNCF, elle a aussi braqué les projecteurs sur Jean Castex, nommé à la tête du groupe en avril 2025. Les syndicats lui reprochent son manque de réactivité et son incapacité à prendre des décisions fortes. « Il ne prend pas de décisions. Ça fait plusieurs semaines, voire plusieurs mois qu’il est à la SNCF. Il fait le tour de France, il analyse, mais il ne prend pas d’actes, il ne prend pas de positions », a assené Julien Troccaz. Une critique que la direction du groupe rejette catégoriquement : « Nous sommes confrontés à la concurrence et ces transformations peuvent inquiéter. Mais nous gagnons des marchés, nous accompagnons les salariés lors de la création des sociétés dédiées. »
Dans un communiqué diffusé lundi, la SNCF affirmait encore être dans un « contexte social apaisé » et évoquait un « dialogue social très nourri » avec de nombreux accords signés. Une position que les syndicats qualifient de « déconnectée de la réalité ». « Ces dirigeants pensent que nous allons attendre gentiment 13 jours », tonne Sud-Rail dans son tract, en référence au calendrier de Jean Castex qui ne prévoit aucune rencontre avant le 23 juin. « Ce ne sont pas les vacances d’été qui vont nous refroidir », ajoute l’organisation, laissant planer la menace de nouvelles actions dans les semaines à venir.
« Nos revendications ne vont pas s’évaporer. Au vu de la mobilisation et de la réaction des cheminots aujourd’hui, il y aura évidemment des suites. Il faut qu’il y ait des suites. On va continuer cette stratégie revendicative offensive pour imposer des victoires sociales pour les cheminots et les cheminotes. »
— Julien Troccaz, secrétaire fédéral de Sud-Rail, sur Franceinfo
La direction de la SNCF assume ses choix, malgré les critiques
Face aux accusations de « dumping social » et de précarisation des conditions de travail, la direction de la SNCF martèle que les évolutions en cours s’inscrivent dans une « logique industrielle et commerciale ». « On ne peut pas avoir la même logique dans chaque région en termes d’organisation du travail. On ne peut plus être monolithiques comme du temps du monopole », explique un porte-parole du groupe. « Mais nous le faisons dans la concertation et les fondamentaux demeurent. » Une affirmation qui peine à convaincre les syndicats, pour qui ces transformations riment avec précarité et perte de repères.
La question de l’équilibre entre compétitivité et protection sociale reste au cœur du débat. La SNCF met en avant ses succès commerciaux – « nous gagnons des marchés » – pour justifier ses réformes. Pourtant, pour les cheminots, le bilan est bien plus mitigé : entre restructurations à répétition et crainte de voir leur statut se dégrader, le sentiment d’insécurité domine. « On nous parle d’agilité, mais c’est notre quotidien qui devient précaire », résume un salarié anonyme, en poste en Île-de-France.
Pour l’instant, la SNCF reste sur ses positions, affirmant que les transformations en cours sont « inévitables » dans un secteur en pleine mutation. Mais à en juger par le ton employé par les syndicats, la partie ne fait que commencer. Les prochaines semaines pourraient bien voir s’intensifier les tensions sociales, dans un contexte où ni l’État, ni la direction, ni les salariés ne semblent prêts à faire des concessions majeures.
Les syndicats réclament principalement une hausse des salaires pour compenser l’inflation, une amélioration des conditions de travail et une garantie de l’unicité sociale du groupe face à l’ouverture à la concurrence. Ils dénoncent également les réorganisations incessantes qui, selon eux, précarisent les emplois et augmentent la charge de travail.
Cette date a été choisie pour maximiser l’impact du mouvement : elle ne coïncide ni avec un départ en vacances, ni avec un week-end, ni avec une période d’examens, ce qui aurait pu limiter la participation. Les syndicats souhaitaient ainsi toucher un maximum de voyageurs et de salariés.