En avril 2026, la victoire écrasante du parti Tisza, mené par Péter Magyar, a marqué le début d’un bouleversement politique sans précédent en Hongrie. Selon Euronews FR, le nouveau gouvernement a engagé, en quelques mois seulement, la fin des seize années de règne de Viktor Orbán et de son système politique, juridique et économique. Une transition rapide qui s’est traduite par le départ du président, du procureur général et des responsables des médias publics, ainsi que par une série de réformes visant à démanteler l’héritage institutionnel de l’ère Orbán.
Ce qu'il faut retenir
- Une majorité des deux tiers au Parlement, obtenue par le parti Tisza, permet à Péter Magyar de modifier la Constitution et de réformer en profondeur les institutions clés.
- Destitution du président Tamás Sulyok en juillet 2026, suivie de celle du procureur général Gábor Bálint Nagy, après des pressions politiques.
- Démantèlement des médias pro-Orbán : l’audiovisuel public MTVA a présenté des excuses publiques pour ses biais, tandis que plusieurs titres de presse et radios ont fermé ou licencié massivement.
- Ouverture d’enquêtes sur la corruption de l’ère Orbán, avec la création d’un Office de récupération des avoirs et le blocage de transferts financiers vers l’étranger.
- Réformes institutionnelles : limitation des mandats, nationalisation d’actifs liés au Mathias Corvinus Collegium, et liquidation de fondations proches de Fidesz.
- Réactions européennes : la Commission européenne salue ces changements, qualifiés de « changement radical », tout en s’interrogeant sur leur durabilité.
Un effondrement institutionnel en quelques semaines
Dès la nuit du 12 avril 2026, Viktor Orbán a reconnu sa défaite face à Péter Magyar en lui téléphonant pour le féliciter. Ce coup de fil a scellé le début de la fin pour un système que l’ancien Premier ministre avait façonné pendant seize ans, le Système de coopération nationale (NER). Ce dernier, présenté comme un « nouveau contrat social », était en réalité, selon les critiques, un mécanisme centralisé au service de la vision « illibérale » d’Orbán, alternative à la démocratie libérale européenne. Comme le souligne l’analyste politique Szabolcs Dull, interrogé par Euronews FR, le NER fonctionnait « comme un jeu de société où un joueur peut réécrire les règles à tout moment pour servir ses propres intérêts ».
Avec une majorité des deux tiers au Parlement, Magyar dispose des outils constitutionnels nécessaires pour réformer en profondeur l’État hongrois. Dès son entrée en fonction en mai, il a lancé une série de mesures pour évincer les figures clés du régime précédent. Le président Tamás Sulyok a quitté ses fonctions en juillet, après un amendement constitutionnel mettant fin à son mandat. Le même texte a limité les mandats des députés à douze ans et instauré un âge de départ à la retraite de 70 ans pour les juges constitutionnels, entraînant le départ de Péter Polt, président de la Cour constitutionnelle et proche d’Orbán.
« Ils ont mis fin au mandat du président en exercice sans aucun argument juridique, simplement parce qu’ils sont en désaccord politique avec lui. Je trouve cela inacceptable. »
— Balázs Orbán, ancien conseiller politique de Viktor Orbán, cité par Euronews FR.
Médias, justice et corruption : les cibles prioritaires
Parmi les premiers secteurs touchés figure l’audiovisuel public. En juillet, MTVA a diffusé un écran noir accompagné d’un message d’excuses : « Les médias publics ne peuvent pas mentir. Nous nous excusons de l’avoir fait. » Ce geste symbolique a marqué le début d’une restructuration totale. Dániel Papp, directeur général condamné en 2018 pour manipulation d’un sujet d’actualité, a démissionné. L’OSCE avait déjà critiqué MTVA à plusieurs reprises pour son biais systémique. Désormais, l’entreprise sera indépendante et crédible, une promesse centrale de Magyar.
Côté justice, le procureur général Gábor Bálint Nagy a démissionné en juin sous la pression politique, après avoir déclaré : « Le ministère public ne doit pas devenir un instrument dans les luttes politiques ni une scène pour les jeux de pouvoir au quotidien. » Pour Dull, ce départ est une étape majeure, car « dans certains dossiers, les enquêtes n’étaient jamais ouvertes ou bien suspendues dès lors qu’elles gênaient le gouvernement Orbán ». Parallèlement, le gouvernement a limogé quatre chefs des services secrets, le directeur de la police antiterroriste (TEK), János Hajdu, et le président de la Cour des comptes. Le Bureau de la protection de la souveraineté, critiqué par la Commission européenne pour son ciblage des médias et ONG financés depuis l’étranger, a été fermé.
Côté corruption, un Office de récupération et de protection des avoirs a été créé fin juillet pour enquêter sur les détournements présumés de l’ère Orbán. La Hongrie, classée parmi les États membres les plus corrompus de l’UE, voit plusieurs affaires en cours : celle de György Matolcsy, ancien gouverneur de la Banque nationale, soupçonné d’avoir fait disparaître 500 milliards de forints (1,38 milliard d’euros), ou encore l’affaire du convoi d’argent ukrainien, où des millions d’euros et des lingots d’or ont été saisis en mars 2026. János Hajdu, ancien chef du TEK, a été entendu dans ce dossier, bien qu’il ne soit pas considéré comme suspect.
Fidesz en crise, Orbán marginalisé
La chute de Fidesz, le parti au pouvoir depuis 1989, s’est accélérée après les élections. Viktor Orbán a annoncé fin avril qu’il ne siégerait plus au Parlement, mettant fin à trente-six années de présence ininterrompue. Il a déclaré vouloir se consacrer à la « réorganisation du camp national » et a accepté de diriger Fidesz pendant un an. En juin, le Parlement a adopté la « lex Orbán », limitant à huit ans la durée d’un mandat de Premier ministre, ce qui empêche Orbán de se représenter. Le mandat des députés a également été plafonné à douze ans, avec effet rétroactif, excluant de facto plusieurs figures historiques de Fidesz.
Cette série de mesures a provoqué une crise sans précédent au sein du parti. Gergely Gulyás, président du groupe parlementaire, a démissionné. Péter Szijjártó, ancien ministre des Affaires étrangères, a quitté le Parlement en juillet pour rejoindre le constructeur chinois BYD. János Lázár et Antal Rogán, stratèges de longue date, se sont retirés de la vie publique. Quant aux médias pro-Fidesz, ils subissent une crise financière après la fin des subventions publiques. Mediaworks a licencié des centaines de salariés, Mandiner a supprimé 60 postes, et Megafon, qui finançait des influenceurs pro-Orbán, a fermé ses portes. « Les médias de Fidesz survivaient parce que les entreprises publiques y achetaient de la publicité. Une fois le gouvernement changé, cette publicité a cessé et de nombreux titres se sont retrouvés en difficulté économique », explique Szabolcs Dull.
Culture et éducation : la chasse aux actifs de Fidesz
Le Mathias Corvinus Collegium (MCC), institut d’enseignement lié à Orbán, est lui aussi en difficulté. Sa fondation d’utilité publique va être dissoute, et ses actifs, dont des participations dans des entreprises comme MOL (énergie) et Richter (pharmacie), seront nationalisés. Quinze autres fondations d’utilité publique non universitaires subiront le même sort. Parallèlement, le ministère de la Culture a lancé des enquêtes sur l’utilisation des fonds publics sous le gouvernement précédent. Le poète János Dénes Orbán (sans lien de parenté avec l’ancien Premier ministre) a reçu 412 millions de forints (1,14 million d’euros) d’un organisme public qu’il dirigeait lui-même. D’autres personnalités ont perçu des montants similaires pendant la campagne électorale.
La réponse de Magyar : légalité ou autoritarisme ?
Face aux critiques, Péter Magyar rejette toute accusation d’autoritarisme. « La loi n’est pas l’arbitraire. La liberté n’est pas l’oppression. Le parti n’est pas l’État. La justice n’est pas la dictature. La politique n’est pas le pillage. La patrie appartient à chaque Hongrois. Bienvenue dans la nouvelle Hongrie », a-t-il déclaré. Daniel Hegedűs, analyste, estime que certaines mesures étaient inévitables pour démanteler la « capture de l’État » opérée par Orbán. « Pour restaurer l’indépendance des institutions dans une phase de re-démocratisation, il peut être nécessaire d’écarter les responsables politiques nommés par le régime auparavant capturé. »
Les alliés d’Orbán à l’extrême droite, comme Marine Le Pen et Matteo Salvini, ont critiqué Magyar après la saisie des serveurs de Fidesz. Des dizaines de députés européens de droite ont écrit à la Commission européenne pour s’alarmer de la situation en Hongrie, demandant : « Pourquoi la Commission reste-t-elle silencieuse aujourd’hui alors qu’un gouvernement viole ouvertement les principes constitutionnels européens ? » La Commission, qui avait gelé 16,4 milliards d’euros de fonds européens en raison des reculs de l’état de droit sous Orbán, a salué les réformes de Magyar dans son rapport annuel de juillet, les qualifiant de « changement radical ».
Cette transition rapide marque une rupture nette avec l’ère Orbán, mais son succès dépendra de la capacité de Magyar à ancrer ces réformes dans la durée, sans tomber dans les mêmes travers. Le véritable enjeu, désormais, est de savoir si la Hongrie saura tourner définitivement la page de l’illibéralisme pour embrasser une démocratie plus transparente et équilibrée.