Face à l’explosion de la consommation électrique des centres de données, l’Irlande pourrait remettre en cause son interdiction historique du nucléaire, en vigueur depuis 1999. Selon Euronews FR, Dublin étudie désormais cette option comme une piste parmi d’autres pour décarboner son système énergétique, alors que la demande des data centers explose sous l’effet de l’intelligence artificielle.
Ce qu'il faut retenir
- Les centres de données consomment actuellement 21 % à 22 % de l’électricité irlandaise, un chiffre qui devrait atteindre 31 % d’ici le début des années 2030.
- Le gouvernement irlandais maintient sa priorité aux énergies renouvelables à court terme, mais envisage le nucléaire pour le long terme.
- Une étude technique évalue 30 technologies, dont le nucléaire, pour décarboner le système électrique irlandais.
- Un projet de loi visant à abroger l’interdiction du nucléaire a été déposé en mai 2026.
- Le secteur des centres de données génère 2,2 milliards d’euros par an et 19 500 emplois en Irlande.
Une interdiction historique remise en question par la croissance des data centers
L’Irlande, souvent surnommée la Silicon Valley européenne, fait face à un défi énergétique majeur. Depuis 1999, la production d’électricité nucléaire y est interdite par une loi votée dans le contexte des craintes liées aux accidents nucléaires comme Tchernobyl ou Fukushima. Pourtant, avec l’essor fulgurant des centres de données, notamment pour soutenir les besoins croissants en IA, cette interdiction pourrait être reconsidérée. « Il est nécessaire d’envisager toutes les options ayant un potentiel de décarbonation sur le long terme », a déclaré un porte-parole du ministère irlandais du Climat, de l’Énergie et de l’Environnement auprès d’Euronews FR.
Selon les dernières projections de l’Office central des statistiques irlandais, les centres de données représentent déjà entre 21 % et 22 % de la consommation électrique totale du pays. Cette part pourrait atteindre 31 % dès le début des années 2030, en raison de l’augmentation exponentielle des modèles d’intelligence artificielle. À titre de comparaison, l’ensemble des data centers européens a consommé 70 TWh en 2024 et devrait atteindre 115 TWh d’ici 2030 – une quantité suffisante pour alimenter 32,9 millions de foyers européens pendant un an.
Le gouvernement irlandais privilégie les renouvelables, mais ouvre la porte au nucléaire
Malgré cette urgence énergétique, Dublin affirme que sa stratégie immédiate reste centrée sur les énergies renouvelables. Le gouvernement mise sur le développement de l’éolien terrestre et en mer, du solaire, du stockage par batteries et des interconnexions électriques pour répondre à la demande actuelle. En mai 2026, le taoiseach Micheál Martin a même appelé à mettre fin à la « diabolisation » des centres de données, tout en évoquant une « nouvelle ouverture » en faveur du nucléaire. Une déclaration qui a marqué un tournant dans le débat public.
Pourtant, les obstacles à une adoption rapide du nucléaire en Irlande restent nombreux. Les centrales classiques mettraient des années à voir le jour et nécessiteraient la création d’un cadre réglementaire complet, couvrant la construction, l’exploitation, le démantèlement et la gestion des déchets radioactifs. « L’énergie nucléaire ne pourrait pratiquement pas faire partie de notre système électrique avant au moins les années 2040 », a précisé un responsable gouvernemental à Euronews FR. Malgré cela, Dublin ne souhaite pas exclure définitivement cette option au-delà de cette échéance.
Un projet de loi pour abroger l’interdiction du nucléaire
Le principal frein actuel à un éventuel recours au nucléaire en Irlande est d’ordre juridique. En mai 2026, le député James O’Connor (Fianna Fáil) a déposé un projet de loi visant à légaliser la production d’électricité nucléaire dans le pays. Cette initiative s’inscrit dans un contexte où le gouvernement cherche à concilier croissance économique et transition énergétique, alors que le secteur des centres de données joue un rôle clé dans l’économie nationale.
Selon une étude économique publiée le 2 juin 2026 par le ministre de l’Entreprise, du Tourisme et de l’Emploi, Peter Burke (Fine Gael), le secteur des data centers génère 2,2 milliards d’euros de valeur ajoutée annuelle et soutient 19 500 emplois. « Le rapport souligne que la poursuite du développement de la capacité des centres de données doit être alignée sur les objectifs économiques, énergétiques et climatiques de l’Irlande », a-t-il déclaré. Dans le cadre d’un nouveau plan pour les gros consommateurs d’énergie, Dublin impose désormais à ces infrastructures de produire 80 % de leur électricité à partir de sources renouvelables, directement sur site ou à proximité.
Centres de données : entre opportunité économique et enjeux environnementaux
Si les centres de données sont présentés comme un moteur de la croissance irlandaise, leur impact environnemental suscite de vives critiques. Ces infrastructures consomment autant d’électricité que des villes entières et requièrent des millions de litres d’eau par jour pour leur refroidissement. Dans certaines régions déjà touchées par la sécheresse, ces prélèvements aggravent les tensions locales. Une nouvelle directive européenne, dont la mise en œuvre est prévue pour le 15 août 2027, obligera les centres de données à révéler leurs coûts énergétiques réels et à réduire leurs émissions. Une mesure contestée par les lobbys de la tech, qui redoutent une régulation accrue.
Les associations écologistes, quant à elles, appellent à un ralentissement de l’expansion des data centers. « Le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen, doit freiner cette croissance avant que les colégislateurs ne tranchent d’ici la fin de l’année », a plaidé un représentant des groupes environnementaux. Oisín Coghlan, conseiller politique au sein de l’Irish Environmental Network, a critiqué la position du gouvernement, qu’il qualifie de « vice signaling » : « Grâce à ses voyages de la Saint-Patrick aux États-Unis, il sait que l’administration Trump tient beaucoup à l’IA. Le taoiseach montre clairement que son gouvernement fera tout pour alimenter les centres de données des géants américains, y compris avec du nucléaire, même si cela prend trop de temps et coûte trop cher. »
Un débat qui divise : le nucléaire, une solution adaptée ?
Face à ces tensions, certains acteurs du secteur défendent une approche pragmatique. Scott Lane, PDG de Speeki, une société spécialisée dans l’audit environnemental, social et de gouvernance (ESG), considère que les centres de données sont une « nécessité » pour les économies modernes, malgré leur impact écologique. « Plutôt que de lutter contre une issue inévitable, il revient aux responsables politiques et aux dirigeants ESG d’atténuer l’impact de ces infrastructures », a-t-il expliqué à Euronews FR. Il souligne l’importance de renforcer la vigilance sur les interactions avec les communautés locales et d’accélérer le déploiement de solutions renouvelables et de systèmes de refroidissement durables.
Une étude technique, actuellement en cours en Irlande, évalue 30 technologies différentes pour décarboner le système électrique national, dont le nucléaire. Cette analyse comparera les options disponibles en fonction de leur coût, de leur maturité, de leurs délais de déploiement et de leur acceptation par le public. L’objectif ? Non seulement réduire l’empreinte carbone du pays, mais aussi faire baisser les prix de l’électricité, parmi les plus élevés de l’Union européenne, juste derrière Chypre.
Quoi qu’il en soit, l’Irlande se trouve à un carrefour. Doit-elle miser sur une transition énergétique accélérée via les renouvelables, ou ouvrir la voie à une technologie longtemps bannie ? Une chose est sûre : le débat dépasse désormais le cadre national, alors que l’UE cherche elle aussi à concilier innovation technologique, croissance économique et impératifs climatiques.
L’Irlande abrite de nombreux sièges sociaux et data centers de géants technologiques comme Meta, Google ou Microsoft. Ces infrastructures sont essentielles pour stocker et traiter les données, notamment celles liées à l’intelligence artificielle. Leur consommation électrique, déjà massive, devrait encore augmenter avec le développement des modèles d’IA, d’où l’intérêt porté au nucléaire comme solution potentielle.
Les délais de construction d’une centrale nucléaire classique sont longs, et le pays devrait créer un cadre réglementaire complet, incluant la gestion des déchets radioactifs. De plus, l’opinion publique reste très critique envers le nucléaire, en raison de son passé législatif et des risques associés. Enfin, les énergies renouvelables, bien que prioritaires, peinent encore à répondre à la demande croissante.