La start-up allemande Isar Aerospace accumule les déboires avec sa fusée Spectrum, dont le premier vol orbital se fait toujours attendre. Selon Numerama, la dernière tentative de lancement, prévue le 15 juin 2026 depuis la base norvégienne d’Andøya, a été annulée en raison d’un « comportement non nominal dans les systèmes de fluides du véhicule ». Une formulation technique qui masque mal les difficultés persistantes de ce projet stratégique pour l’Europe spatiale.
Ce qu'il faut retenir
- Le 15 juin 2026, Isar Aerospace a dû reporter le lancement de Spectrum après la détection d’une anomalie dans les systèmes hydrauliques de la fusée.
- Depuis le début de l’année, quatre tentatives de tir ont déjà échoué, principalement pour des raisons techniques ou logistiques.
- Le premier vol en mars 2025 s’était soldé par une explosion 30 secondes après le décollage.
- Si Spectrum parvient à décoller, elle deviendrait la première fusée occidentale à atteindre l’orbite depuis le sol européen, hors Kourou.
- La mission « Onward and Upward » (« Vers l’avant et vers le haut ») vise à valider les capacités orbitales du lanceur.
Une année 2026 marquée par l’infortune technique
Isar Aerospace, fondée en 2018, mise beaucoup sur Spectrum pour s’imposer comme un acteur clé du New Space européen. Pourtant, depuis le début de l’année, chaque fenêtre de tir s’est refermée sur des reports ou des annulations. Numerama relève que les défaillances se succèdent : valve de pressurisation défectueuse en janvier, intrusion d’un bateau dans la zone d’exclusion en mars, puis fuite sur un réservoir sous pression en avril. Autant de pépins qui rappellent les défis techniques inhérents aux lanceurs de nouvelle génération.
Le 15 juin, alors que la fusée était enfin prête pour un décollage, c’est un problème sur les systèmes de fluides qui a eu raison de la tentative. « Nous avons identifié un comportement non nominal dans les systèmes de fluides du véhicule », a expliqué la société dans un message publié sur X. Les équipes d’Isar Aerospace travaillent désormais à isoler la cause du dysfonctionnement pour apporter les corrections nécessaires. Aucune nouvelle date de lancement n’a pour l’instant été communiquée, mais la fenêtre de tir reste théoriquement ouverte jusqu’au 21 juin.
Spectrum, un enjeu majeur pour l’autonomie spatiale européenne
Derrière ces reports à répétition se cache un enjeu industriel et géopolitique de taille. Spectrum est conçue pour devenir le premier lanceur occidental à placer une charge utile en orbite depuis le sol européen, hors de la Guyane. La base d’Andøya, située dans le nord de la Norvège, offre en effet un avantage logistique décisif : elle permet d’atteindre des orbites polaires et héliosynchrones avec un coût réduit, sans nécessiter un transit maritime vers Kourou.
Pour l’Europe, qui dépend aujourd’hui quasi exclusivement de la Guyane pour ses missions orbitales, disposer d’un second site de lancement en Norvège représenterait une autonomie stratégique. Cela faciliterait notamment le déploiement des futures constellations de petits satellites, un secteur en pleine expansion. « La réussite de Spectrum pourrait rebattre les cartes du marché européen du lancement », souligne un expert du secteur spatial interrogé par Numerama.
Un premier vol raté et des attentes déçues
Le 13 mars 2025, Spectrum avait effectué son premier vol d’essai depuis Andøya. Trente secondes après le décollage, une explosion avait mis fin à la mission. Les images du pas de tir, partagées par Isar Aerospace, avaient révélé l’ampleur de l’échec. Depuis, la start-up a multiplié les tests au sol et les simulations, mais les reports successifs montrent que les défis techniques restent nombreux.
Le fait que les échecs de 2026 soient tous d’origine différente – valve, bateau, fuite, système de fluides – interroge sur la maturité globale du lanceur. « Chaque report coûte cher, tant en termes financiers qu’en crédibilité », confie un ancien ingénieur de l’Agence spatiale européenne (ESA) sous couvert d’anonymat. Pour Spectrum, le compte à rebours est désormais critique : à chaque échec, la pression monte pour prouver que le lanceur est enfin prêt à remplir sa mission.
Reste à savoir si la malchance qui semble poursuivre Spectrum depuis plus d’un an ne va pas finir par s’essouffler. Une chose est sûre : chaque jour de retard creuse un peu plus l’écart avec les concurrents américains et asiatiques, déjà bien avancés dans la course aux lanceurs légers.
Les défis techniques et les leçons à tirer
Les reports successifs de Spectrum soulèvent des questions sur la gestion des risques dans le New Space européen. Contrairement aux agences spatiales traditionnelles comme l’ESA ou la NASA, les start-up comme Isar Aerospace doivent concilier rapidité d’exécution et fiabilité, sous peine de perdre le soutien de leurs investisseurs. « Dans le spatial, la prudence paie », rappelle un spécialiste du secteur.
Les anomalies rencontrées par Spectrum – valve défectueuse, fuite, intrusion maritime, problème de fluides – illustrent aussi la complexité des systèmes de propulsion modernes. Les réservoirs en composite (COPV) et les systèmes hydrauliques, bien que performants, demandent une expertise pointue pour éviter les défaillances. Isar Aerospace devra tirer les leçons de ces échecs pour améliorer la robustesse de son lanceur.
Autre défi : la gestion des fenêtres de tir. Les annulations pour cause d’intrusion maritime, comme celles de mars 2026, rappellent l’importance de la coordination avec les autorités maritimes et aériennes. Un bateau s’étant introduit dans la zone d’exclusion, les équipes ont dû interrompre le compte à rebours, perdant ainsi la fenêtre horaire disponible.
Quel avenir pour le spatial européen ?
Si Spectrum finit par réussir son vol, elle ouvrira la voie à une nouvelle génération de lanceurs légers conçus en Europe. Plusieurs start-up, comme Rocket Lab ou Skyrora, se positionnent sur ce créneau, mais Spectrum pourrait devenir le premier représentant européen à atteindre l’orbite.
Pour l’Europe, l’enjeu est double : réduire sa dépendance aux lanceurs américains et chinois et accélérer le déploiement de ses propres satellites, notamment pour les communications, l’observation de la Terre ou la défense. Andøya, avec son accès direct aux orbites polaires, est un atout majeur dans cette stratégie.
« L’Europe a besoin de plusieurs portes d’accès à l’espace », a déclaré un responsable de l’ESA lors d’un colloque en 2025. « La diversification des sites de lancement est une priorité absolue pour garantir notre autonomie. »
Plusieurs lanceurs légers sont en développement en Europe, comme Themis d’ArianeGroup, Skyrora XL du britannique Skyrora, ou encore Rocket Lab Europe, une filiale du groupe néo-zélandais Rocket Lab. Aucun n’a encore réussi à atteindre l’orbite.
La base norvégienne d’Andøya permet d’atteindre des orbites polaires et héliosynchrones sans nécessiter de transit vers la Guyane. Elle offre aussi un accès direct à l’espace depuis l’Europe du Nord, réduisant les coûts logistiques. Enfin, sa latitude élevée facilite le lancement de satellites d’observation ou de communication.