Selon Le Figaro, la médecine moderne repose sur un principe fondateur : « D’abord, ne pas nuire ». Pourtant, certains praticiens ont dévié de cette éthique, poussés par l’ambition, la cupidité, la folie ou une idéologie radicale. Parmi les figures les plus controversées de l’histoire médicale, le Dr Jack Kevorkian occupe une place à part : celui qui a transformé l’euthanasie et le suicide assisté en un combat public, défiant sans relâche la justice américaine.
Ce qu'il faut retenir
- Entre 1990 et 1998, le Dr Jack Kevorkian a accompagné 130 patients vers la mort, selon les registres disponibles.
- Il a utilisé un dispositif bricolé, baptisé Thanatron, pour administrer des doses létales de substances.
- Ses patients souffraient de maladies dégénératives ou incurables, dont Alzheimer, sclérose en plaques ou cancer.
- Âgé de 89 ans à son décès en 2011, Kevorkian a été poursuivi à plusieurs reprises avant d’être finalement condamné en 1999.
- Son procès a marqué un tournant dans le débat sur l’euthanasie aux États-Unis.
Un médecin en rupture avec la loi
Dans la banlieue de Détroit, un vieux Combi Volkswagen stationne un matin de juin 1990 dans le Groveland Oaks County Park. À l’intérieur, une femme, Janet Adkins, est allongée, reliée à un moniteur cardiaque. Jack Kevorkian, un médecin américain alors âgé de 53 ans, enfonce une aiguille dans son bras pour y connecter un cathéter. La machine qu’il a baptisée Thanatron — littéralement « mort machine » — attend, avec ses trois poches de perfusion. La première contient une solution saline pour vérifier le bon placement du cathéter. La seconde, un analgésique pour limiter les souffrances. La troisième, du chlorure de potassium, qui stoppera le cœur. Janet Adkins enclenche le mécanisme. Quelques minutes plus tard, elle est morte. Kevorkian, qui a filmé l’opération, appelle ensuite la police. Ce 4 juin 1990 marque le début d’une séquence qui va marquer l’histoire médicale et judiciaire américaine.
Selon les archives judiciaires, Kevorkian a accompagné 130 personnes vers la mort entre 1990 et 1998. Ses « patients » — le terme est discutable — étaient majoritairement atteints de maladies dégénératives ou incurables : Alzheimer, sclérose en plaques, cancers, maladie de Charcot, emphysème, paralysie ou encore VIH. Le plus jeune avait 21 ans, le plus âgé 89. Tous avaient exprimé le souhait de mettre fin à leurs souffrances, souvent insupportables. Kevorkian, lui, se présentait comme un militant de la liberté individuelle, convaincu que chaque personne devait avoir le droit de choisir sa mort.
Un activisme médiatique et judiciaire
Kevorkian ne se contentait pas d’accompagner ses patients. Il documentait chaque intervention, parfois en filmant les procédures, et n’hésitait pas à défier les autorités. En 1991, il est arrêté pour la première fois après avoir aidé à mourir deux femmes. Il est acquitté lors de son procès, la justice estimant que l’État du Michigan ne disposait pas de loi interdisant explicitement l’euthanasie à l’époque. Mais Kevorkian refuse de s’arrêter. En 1998, il franchit un nouveau pas en publiant une vidéo où l’on voit clairement la mort d’un homme, Thomas Youk, qu’il a aidé à mourir. Cette fois, les poursuites sont inévitables. Arrêté en 1999, il est condamné à 10 à 25 ans de prison pour meurtre au second degré. Il ne purgera que huit ans avant d’être libéré en 2007 pour raisons médicales.
Son cas divise l’opinion publique américaine. Pour ses défenseurs, Kevorkian était un héros, un pionnier luttant contre une législation archaïque qui condamnait les malades à des souffrances inutiles. Ses détracteurs, parmi lesquels figuraient une large partie du corps médical, le qualifiaient de « monstre en blouse blanche », mettant en avant le risque de dérive et l’absence de contrôle indépendant sur ses actes. En 1997, une loi fédérale interdit le suicide assisté dans tout le pays, sauf dans l’État de l’Oregon, où une législation plus souple avait été adoptée en 1994.
Un héritage qui dépasse les frontières américaines
L’affaire Kevorkian a eu un retentissement mondial, relançant les débats éthiques sur la fin de vie. En Europe, où plusieurs pays ont légalisé l’euthanasie ou le suicide assisté (comme les Pays-Bas, la Belgique ou la Suisse), son parcours est souvent cité en référence. Pourtant, son approche radicale — l’absence de contrôle médical strict, la médiatisation de ses actes — reste largement controversée. En France, où la loi Leonetti encadre strictement l’arrêt des traitements et la sédation profonde, le cas Kevorkian est régulièrement évoqué comme un exemple des dérives possibles.
Selon les spécialistes de l’éthique médicale, son histoire illustre les tensions entre autonomie individuelle et protection des plus vulnérables. « La volonté du patient s’arrête à la loi », rappelait en 2020 le Conseil d’État français dans une décision concernant l’arrêt des traitements d’un malade contre son avis. Une phrase qui résume bien le dilemme posé par des figures comme Kevorkian : jusqu’où peut-on aller pour respecter la liberté d’un patient en fin de vie ?
Jack Kevorkian est mort le 3 juin 2011, à l’âge de 83 ans, des suites d’une insuffisance rénale. Jusqu’au bout, il est resté convaincu d’avoir fait œuvre utile. « J’ai aidé des gens à mourir dans la dignité », avait-il déclaré lors d’un entretien en 2009. Son nom, lui, continue de symboliser la frontière ténue entre compassion et transgression.
La Thanatron était un dispositif bricolé par Kevorkian, composé de trois poches de perfusion. La première servait à vérifier le bon placement du cathéter, la seconde à administrer un analgésique pour limiter les souffrances, et la troisième, contenant du chlorure de potassium, provoquait l’arrêt du cœur. Le patient devait lui-même enclencher le mécanisme pour déclencher la perfusion létale.
En 1998, Kevorkian a publié une vidéo montrant clairement l’administration d’une dose létale à un patient, Thomas Youk. Cette preuve directe d’euthanasie active, contrairement à ses précédentes interventions où le patient actionnait lui-même le mécanisme, a conduit à sa condamnation pour meurtre au second degré en 1999. Il a écopé de 10 à 25 ans de prison, mais n’en a purgé que huit avant sa libération pour raisons médicales.