Invité de la Matinale sur Franceinfo dimanche 7 juin 2026, Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes et coauteur de l’ouvrage Guerre et paix entre profits et salaires, a exposé les faiblesses structurelles de l’économie française et les leviers à actionner pour stimuler la croissance. Selon lui, le pays souffre d’un sous-investissement chronique, tant dans la recherche que dans les capacités productives, ce qui limite son potentiel de développement. Une analyse qui s’inscrit dans un débat plus large sur les politiques économiques à mener pour concilier compétitivité et justice sociale, comme le rapporte Franceinfo – Culture.

Ce qu'il faut retenir

  • Jean-Hervé Lorenzi estime que la France investit insuffisamment dans la recherche, les usines et le risque entrepreneurial, freinant ainsi sa croissance.
  • Il défend une répartition des revenus « deux tiers salaires, un tiers profits » au niveau des entreprises, basée sur des modèles économiques et historiques.
  • La transparence salariale, bien que symbolique, est présentée comme un outil pour stimuler la productivité et réduire les écarts, mais son impact reste limité.
  • L’économiste plaide pour un équilibre entre politique de l’offre (Schumpeter) et relance de la demande (Keynes), deux approches qu’il juge complémentaires.
  • Les États-Unis, jusqu’en 2000, illustraient cette règle des 66 % de salaires et 33 % de profits, avant de voir leur croissance ralentir après un déséquilibre en faveur des profits.

Un retard français sur l’investissement et la transparence salariale

Pour Jean-Hervé Lorenzi, la France accuse un retard significatif en matière d’investissement productif et d’innovation. « On n’investit pas assez dans la recherche, dans les créations d’usines, ni dans le risque », a-t-il souligné lors de son intervention. Cette sous-investissement, couplé à une politique de l’offre insuffisante – bien que partiellement améliorée sous les mandats de François Hollande et Emmanuel Macron –, empêche le pays de dégager une croissance robuste. Selon lui, le manque d’équipements modernes et de capacités industrielles limite la compétitivité française, autant dire que le problème est structurel et non conjoncturel.

Sur un autre registre, l’économiste s’est prononcé en faveur de la transparence salariale, une directive européenne que la France tarde à appliquer pleinement. Pour Lorenzi, cette mesure, bien que symbolique, peut avoir un effet positif : « La transparence est toujours une bonne solution. Notre pays est plutôt en retard sur ces aspects. Cela ne va pas changer la face du monde, c’est un peu du *window dressing*, mais sur le fond, c’est plutôt une bonne idée. » Il y voit un moyen de stimuler l’engagement des salariés et, potentiellement, de réduire les écarts de rémunération au sein des entreprises.

La règle des « deux tiers, un tiers » : un modèle inspiré par l’histoire économique

L’un des axes centraux de l’analyse de Lorenzi repose sur une répartition optimale des revenus au sein des entreprises : deux tiers pour les salaires, un tiers pour les profits. Cette théorie, développée dans son livre coécrit avec Alain Villemeur, s’appuie sur des modèles économiques et des données historiques. « Ce livre est très ambitieux. Il vise à introduire, au moment du débat présidentiel à venir, l’idée que l’on peut traiter les problèmes de fiscalité de manière rationnelle », a-t-il expliqué. Selon lui, cette répartition permet de concilier deux impératifs : d’une part, financer l’investissement et l’innovation (nécessitant des profits), et d’autre part, soutenir la demande intérieure via des salaires décents.

Pour illustrer son propos, Lorenzi a cité l’exemple des États-Unis, qui ont connu une croissance économique forte pendant près d’un siècle en respectant cette règle. « Jusqu’en 2000, les États-Unis appliquaient ces deux tiers entiers. Pourquoi ? Parce qu’il faut à la fois investir, produire, et maintenir une demande suffisante », a-t-il précisé. Après 2000, une augmentation des profits au détriment des salaires a coïncidé avec un ralentissement de la croissance américaine, passant de 3 % à 2 %. « Ils ont perdu un point de croissance parce que la répartition s’est déséquilibrée », a-t-il résumé.

Keynes et Schumpeter : un « en même temps » nécessaire pour la France

Jean-Hervé Lorenzi défend une approche hybride, mêlant les préceptes de John Maynard Keynes – pour qui la demande est le moteur de la croissance – et ceux de Joseph Schumpeter, théoricien de la « destruction créatrice » et de l’innovation. « Il faut faire ce *en même temps* », a-t-il insisté. D’un côté, la France doit investir massivement dans la modernisation de ses outils de production et de sa recherche. De l’autre, elle doit veiller à ce que les ménages disposent d’un pouvoir d’achat suffisant pour soutenir la consommation, élément clé de la croissance.

Or, selon l’économiste, la politique menée ces dernières années n’a pas suffisamment réussi à concilier ces deux impératifs. « La politique de l’offre a eu un aspect positif, comme l’attractivité accrue pour les capitaux étrangers, mais la demande reste insuffisante », a-t-il analysé. Résultat : la croissance française est atone, et le pouvoir d’achat n’a que faiblement progressé sur les vingt dernières années. Pour Lorenzi, cette situation illustre l’échec d’une stratégie déséquilibrée, où l’offre a été privilégiée au détriment de la demande.

« Une petite offre seule, ça ne marche pas très bien. On a une croissance en France qui est insuffisante, ce qui a un impact sur une demande elle-même faible dès le départ, faute de salaires suffisants pour la soutenir. »
— Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes

Des pistes concrètes pour relancer l’économie française

Au-delà de la théorie, Jean-Hervé Lorenzi a évoqué des mesures concrètes pour sortir de cette impasse. En premier lieu, il plaide pour un effort budgétaire ciblé en faveur de la recherche et développement, ainsi que pour des incitations à la création d’usines et à l’entrepreneuriat risqué. « La France a besoin d’investir davantage dans le risque », a-t-il martelé. Il cite en exemple les dispositifs fiscaux avantageux mis en place aux États-Unis ou en Allemagne, qui ont permis à ces pays de maintenir une base industrielle solide.

Sur le plan social, Lorenzi voit dans la transparence salariale un levier marginal mais utile. « Peut-être que si je m’implique davantage, je pourrai rattraper le salaire de mon voisin de bureau », a-t-il suggéré, tout en reconnaissant que cette mesure ne suffira pas à elle seule. Il insiste aussi sur la nécessité de revoir les grilles salariales pour les aligner sur la productivité réelle, et non sur des critères opaques ou discriminatoires.

Et maintenant ?

L’analyse de Jean-Hervé Lorenzi survient à un moment charnière pour la France, alors que le débat présidentiel de 2027 s’annonce déjà. Si ses propositions – rééquilibrage des revenus, hausse des investissements publics et privés, transparence salariale – devaient être reprises par les candidats, elles pourraient influencer les orientations économiques du prochain quinquennat. Reste à voir si les pouvoirs publics seront prêts à engager des réformes structurelles, alors que les marges de manœuvre budgétaires restent contraintes par la dette et les engagements européens. Une chose est sûre : pour Lorenzi, le statu quo n’est pas une option.

Le prochain rendez-vous clé pourrait être le projet de loi de finances 2027, qui devrait intégrer – ou non – des mesures en faveur de l’investissement productif et de la redistribution. En attendant, les économistes et les décideurs politiques devront arbitrer entre rigueur et relance, entre compétitivité et justice sociale. Une équation que Jean-Hervé Lorenzi juge soluble, à condition d’accepter de bousculer les habitudes.

Selon Jean-Hervé Lorenzi, cette répartition est le résultat de modèles économiques et de données historiques, notamment américaines jusqu’en 2000. Elle permettrait de concilier deux besoins : financer l’investissement et l’innovation (via les profits) tout en soutenant la demande intérieure grâce à des salaires décents. Les calculs montrent qu’elle favoriserait une croissance forte et stable, créatrice d’emplois.