Au Kenya, les conflits fonciers empoisonnent la vie de milliers de familles depuis des décennies. Selon Libération, la spoliation des terres fertiles à Ndabibi, dans la vallée du Rift, illustre cette crise persistante. En 2023, les descendants des travailleurs du ranch historique du Britannique Gilbert Colville ont été dépossédés de leurs champs au profit d’un propriétaire anonyme. Aujourd’hui, ils accusent le président kényan de complicité dans cette manœuvre, révélatrice d’un système où l’accès à la terre se joue souvent au détriment des populations locales.
Ce qu'il faut retenir
- Les héritiers des travailleurs du ranch de Gilbert Colville ont été chassés de leurs terres à Ndabibi en 2023
- Ils accusent le président kényan d’être impliqué dans cet accaparement
- Cette affaire s’inscrit dans un contexte de conflits fonciers récurrents au Kenya
- Le ranch de Gilbert Colville, propriété britannique historique, est au cœur de tensions persistantes
Une spoliation aux accents politiques
L’affaire prend une tournure politique. Les descendants des travailleurs du ranch de Gilbert Colville, établi au début du XXe siècle par un colon britannique, dénoncent une opération orchestrée depuis les plus hautes sphères du pouvoir. « On a compris que celui qui accaparait nos terres était puissant », a déclaré un représentant de la communauté à Libération. Le président William Ruto, en poste depuis 2022, est pointé du doigt, bien que son nom ne soit jamais cité directement dans les documents officiels. Pourtant, les plaignants estiment que seule une décision politique a pu permettre cette expropriation massive.
Ndabibi, village situé dans une zone agricole stratégique de la vallée du Rift, est réputé pour ses terres fertiles. Le ranch Colville, jadis symbole de l’exploitation coloniale, est désormais au cœur d’un bras de fer juridique opposant les héritiers des travailleurs à des investisseurs privés. La justice kényane, régulièrement critiquée pour sa lenteur et ses partialités, n’a pas encore rendu son verdict dans cette affaire. « Nous attendons depuis trois ans une audience, mais rien ne vient », a précisé un membre de la communauté, sous couvert d’anonymat.
Des conflits fonciers qui empoisonnent le Kenya
Le Kenya est coutumier des conflits liés à l’accaparement des terres. Selon les estimations de la Commission nationale des terres, plus de 12 000 cas de litiges fonciers ont été recensés entre 2020 et 2025. Ces tensions, souvent violentes, opposent communautés locales, investisseurs étrangers et élites politiques. À Ndabibi, la situation est d’autant plus explosive que les terres spoliées étaient cultivées par les descendants des travailleurs du ranch depuis des générations.
L’État kényan, qui se présente comme le garant de la justice sociale, est régulièrement accusé de favoriser les grands propriétaires au détriment des petits agriculteurs. En 2021, une réforme foncière avait été annoncée pour sécuriser les droits des communautés, mais ses effets restent limités. « Le problème n’est pas la loi, mais son application », a souligné un chercheur spécialiste des questions foncières à Nairobi. Les spoliations se poursuivent, souvent avec la complicité de fonctionnaires corrompus ou de chefs traditionnels complices.
Un héritage colonial qui pèse encore
Le ranch de Gilbert Colville, créé en 1910, est un symbole de l’héritage colonial britannique au Kenya. Après l’indépendance en 1963, le gouvernement kényan avait promis de redistribuer les terres aux communautés locales. Pourtant, une grande partie des propriétés agricoles sont restées entre les mains d’anciens colons ou de leurs descendants. Aujourd’hui, le ranch Colville, transformé en exploitation agricole moderne, est géré par des investisseurs qui revendiquent des droits sur des parcelles occupées par des familles depuis des décennies.
Pour les héritiers des travailleurs, la bataille est autant une question de justice historique que de survie. « Ces terres, nos ancêtres les ont défrichées à la main. Nous ne partirons pas », a martelé un elder du village. Pourtant, les pressions se multiplient. En 2024, des bulldozers ont rasé des habitations construites sur des terrains revendiqués par le ranch, laissant plusieurs familles sans abri. La communauté a porté plainte, mais les recours juridiques s’éternisent, comme souvent au Kenya.
Quoi qu’il en soit, cette affaire rappelle que les conflits fonciers au Kenya ne sont pas seulement une question de propriété. Ils touchent à l’identité, à l’histoire et à la dignité de communautés entières, prises en étau entre un passé colonial lourd et un présent marqué par les inégalités.
Gilbert Colville était un colon britannique qui a fondé un ranch dans la vallée du Rift au début du XXe siècle. Son exploitation s’étendait sur des milliers d’hectares, cultivés par des travailleurs locaux sous un système proche de l’esclavage moderne. Après l’indépendance du Kenya en 1963, le ranch est passé entre les mains d’investisseurs privés, tout en conservant son statut de propriété agricole majeure.