Dans les boulangeries de Saint-Symphorien-de-Lay, un village d’Auvergne-Rhône-Alpes, Pierre-Yves Mure constate chaque jour l’évolution des habitudes alimentaires de ses clients. Le gérant de la Maison Mure, comme des milliers d’artisans boulangers en France, observe un phénomène qui s’accélère depuis plusieurs années : la baisse durable de la consommation de baguette traditionnelle. Autrefois pilier de l’alimentation française, ce symbole culinaire – célébré par le président Emmanuel Macron comme « 250 grammes de magie et de perfection » – voit ses ventes s’effriter, fragilisant un secteur déjà sous tension.

Selon Courrier International, qui reprend une enquête publiée par The New World (Londres), la baguette, inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2022, traverse une période de doute. Entre le rejet des jeunes générations pour les produits perçus comme moins sains et la concurrence agressive des grandes surfaces, les artisans tentent de préserver un modèle économique déjà fragilisé. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : après la Seconde Guerre mondiale, les Français consommaient en moyenne 700 grammes de pain par personne et par jour – l’équivalent de près de trois baguettes –, contre seulement 100 grammes aujourd’hui, soit moins d’une demi-baguette quotidienne.

Ce qu'il faut retenir

  • La consommation de pain en France est passée de 700 grammes par jour et par personne en 1945 à 100 grammes aujourd’hui, soit une chute de près de 90 %. (Source : The New World / Courrier International)
  • La baguette, symbole culturel français, a été inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco en 2022. (Source : Unesco)
  • Les artisans boulangers subissent une double pression : le désintérêt des jeunes pour le pain traditionnel et la concurrence des grandes surfaces, où une baguette standardisée coûte parfois jusqu’à un euro de moins. (Source : enquête de terrain)
  • En 2023, Emmanuel Macron qualifiait la baguette de « 250 grammes de magie et de perfection », soulignant son importance dans l’identité nationale. (Source : déclaration présidentielle)

Un symbole culturel face à l’évolution des modes de vie

Pour les Français, la baguette n’est pas qu’un simple produit alimentaire. Elle incarne une tradition, un rituel – celui d’acheter son pain frais chaque matin, de partager le premier croûton après l’avoir arraché, ou encore d’accompagner les repas en famille. Pourtant, ces pratiques semblent s’effacer progressivement. Les jeunes générations privilégient désormais des alternatives perçues comme plus saines : pains complets, multigrains, ou même produits sans gluten, souvent achetés en grande surface ou en ligne. « On observe une méfiance croissante envers les produits raffinés, perçus comme moins naturels », explique un nutritionniste interrogé par The New World.

Dans les zones rurales, où les boulangeries indépendantes restent des lieux de sociabilité, la situation est particulièrement critique. Pierre-Yves Mure, interrogé par Courrier International, évoque une « désolation » face à la baisse de fréquentation. « Avant, on vendait jusqu’à 300 baguettes par jour. Aujourd’hui, on en écoule à peine 150, et beaucoup de clients sont des personnes âgées. Les jeunes, eux, viennent chercher des pains spéciaux ou ne viennent plus du tout », confie-t-il. Le phénomène n’est pas isolé : selon la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française (CNBPF), près de 1 000 boulangeries artisanales ont fermé leurs portes entre 2010 et 2025, un rythme qui s’accélère chaque année.

La grande distribution, un adversaire redoutable

Si le changement des habitudes alimentaires joue un rôle clé dans le déclin de la baguette, la concurrence des grandes surfaces n’est pas en reste. Les enseignes comme Lidl, Aldi ou même Carrefour proposent des baguettes à des prix défiant toute concurrence – parfois moins de 0,50 euro, contre 1 à 1,50 euro en boulangerie artisanale. « C’est un dumping commercial », dénonce Jean-Pierre Poulain, président de la CNBPF. « Les industriels bénéficient d’économies d’échelle et de subventions indirectes, ce qui leur permet de vendre à perte. Résultat : les artisans, qui paient leurs matières premières au prix fort, ne peuvent pas suivre. »

Les grandes surfaces misent sur des arguments commerciaux imparables : accessibilité, prix bas et praticité. Leurs baguettes, souvent produites en série et surgelées avant d’être cuites sur place, répondent à une demande croissante de simplicité et de rapidité. « Les consommateurs veulent du pain, mais ils ne veulent plus se déplacer en boulangerie. Ils préfèrent faire leurs courses en une seule fois », analyse un expert du secteur. Une étude menée en 2025 par l’Observatoire de la consommation révèle que 42 % des 18-35 ans achètent leur pain en supermarché, contre seulement 28 % en 2015.

« La baguette artisanale est une institution en France, mais son modèle économique est menacé. Si rien ne change, nous risquons de voir disparaître un pan entier de notre patrimoine culinaire. »
— Jean-Pierre Poulain, président de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française (CNBPF)

Que reste-t-il de la baguette traditionnelle ?

Face à cette situation, les acteurs du secteur tentent de réagir. Certains artisans misent sur la qualité et l’authenticité pour se différencier. À Paris, des boulangeries comme Du Pain et des Idées ou Stohrer, qui perpétuent des recettes centenaires, attirent une clientèle nostalgique et exigeante. D’autres explorent de nouvelles pistes : baguettes bio, pains anciens, ou même collaborations avec des influenceurs culinaires pour toucher un public plus jeune. « On ne peut pas lutter contre les prix des grandes surfaces, alors on mise sur ce qui nous rend uniques : le savoir-faire et le goût », explique une artisane parisienne.

Du côté des institutions, des initiatives visent à soutenir le secteur. En 2024, le gouvernement a lancé un plan de soutien aux boulangeries artisanales, incluant des aides financières et des campagnes de promotion. De son côté, l’Unesco, qui a labellisé la baguette en 2022, insiste sur son rôle culturel. « Ce n’est pas qu’un aliment, c’est un marqueur social et un vecteur de transmission », rappelle un représentant de l’organisation. Pourtant, malgré ces efforts, le déclin se poursuit. « Les chiffres sont implacables. Si la tendance actuelle se confirme, la baguette artisanale pourrait devenir un produit de luxe d’ici 10 à 15 ans », estime un économiste spécialisé dans l’agroalimentaire.

Et maintenant ?

Plusieurs scénarios pourraient se dessiner dans les années à venir. D’abord, une consolidation du marché : les boulangeries les plus fragiles continueront de fermer, tandis que les autres se spécialiseront dans des niches (bio, sans gluten, etc.). Ensuite, une évolution réglementaire pourrait être envisagée pour limiter le dumping des grandes surfaces, comme le demande la profession. Enfin, une prise de conscience collective – portée par des campagnes médiatiques ou des mouvements citoyens – pourrait relancer l’intérêt pour la baguette artisanale. Une chose est sûre : sans adaptation, le modèle traditionnel aura du mal à survivre.

Pour l’heure, les Français continuent d’acheter du pain. Mais la baguette, elle, est peut-être en train de perdre son âme. Autant dire que son avenir dépendra autant des artisans que des consommateurs – et de leur attachement à une certaine idée de la France.