Avec une dépendance énergétique aux hydrocarbures importés qui s’est encore illustrée lors du blocage du détroit d’Ormuz en 2024, la France dispose pourtant d’une alternative renouvelable et locale dans ses sous-sols : la géothermie. Pourtant, cette source d’énergie, pourtant considérée comme une solution d’avenir pour réduire l’empreinte carbone du pays, peine à décoller. Le Monde décrypte les freins à son développement à travers quatre graphiques révélateurs.

Ce qu'il faut retenir

  • La France importe 55 % de son énergie primaire, selon les dernières données de la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC).
  • Le potentiel géothermique national permettrait de couvrir jusqu’à 20 % des besoins en chauffage du pays, d’après l’ADEME.
  • Moins de 2 % de la chaleur produite en France provient aujourd’hui de la géothermie, un chiffre stable depuis 2010.
  • Les projets géothermiques se heurtent à des coûts d’investissement initiaux élevés et à des risques techniques importants.
  • Seulement 60 projets de géothermie profonde sont en activité en France, concentrés en Île-de-France et en Alsace.

Une dépendance énergétique coûteuse et volatile

La France reste l’un des pays européens les plus dépendants des importations d’hydrocarbures, notamment de gaz russe et de pétrole du Moyen-Orient. En 2025, les importations ont représenté un coût record de 120 milliards d’euros, soit près de 2,5 % du PIB, selon les chiffres de la DGEC. Le blocage du détroit d’Ormuz en 2024, qui avait entraîné une flambée des prix de l’énergie à l’échelle mondiale, a rappelé la vulnérabilité de la sécurité énergétique française. Dans ce contexte, la géothermie apparaît comme une solution idéale : une énergie renouvelable, disponible 24h/24, et indépendante des aléas géopolitiques.

Pourtant, malgré un potentiel théorique estimé à 300 TWh/an pour la chaleur (soit l’équivalent de la production de 30 réacteurs nucléaires), cette ressource reste largement sous-exploitée. Seulement 2,1 TWh de chaleur géothermique ont été produits en 2025, selon les données du ministère de la Transition écologique. Autant dire que le gisement est encore largement inexploité.

Des freins techniques et économiques persistants

Les obstacles au développement de la géothermie en France sont multiples. D’abord, les coûts d’investissement initiaux sont élevés : un projet de géothermie profonde coûte en moyenne 10 à 20 millions d’euros, selon l’ADEME. Ces investissements sont d’autant plus risqués que les forages peuvent échouer : un taux de succès de seulement 60 % est observé sur les projets récents, en raison de l’incertitude géologique.

Ensuite, les procédures administratives ralentissent considérablement les projets. Une étude de l’Union française des industries pétrolières (UFIP) révèle que les délais moyens pour obtenir un permis de forage varient entre 3 et 5 ans, contre 6 mois en Allemagne. Jean-Louis Bal, président de la Fédération française des professionnels de la géothermie (FFP2G), souligne : « La France a un potentiel géothermique immense, mais elle manque cruellement de cadre réglementaire simplifié et de soutien financier stable ».

Une concentration géographique marquée et des projets emblématiques

La géothermie profonde en France se concentre principalement en Île-de-France et en Alsace, où les nappes phréatiques sont les plus accessibles et les plus chaudes. Le bassin parisien, par exemple, abrite 80 % des installations du pays. À Paris, la géothermie fournit déjà le chauffage de 50 000 logements, grâce à des réseaux comme celui de la société Dogger Energie.

Cependant, les projets récents peinent à se multiplier. En Alsace, le site de Soultz-sous-Forêts, pionnier de la géothermie profonde en Europe, produit depuis 2010 de l’électricité grâce à un système EGS (Enhanced Geothermal System). Pourtant, malgré son succès technique, le projet n’a pas encore été dupliqué à grande échelle. Albert Genter, directeur scientifique du site, explique : « Le principal défi reste la réduction des coûts et la démonstration de la rentabilité à long terme ».

Un cadre incitatif encore insuffisant

Face à ces défis, les pouvoirs publics tentent de relancer le secteur. La loi Climat et Résilience de 2021 a instauré un fonds de garantie pour les projets géothermiques, et la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) 2024-2029 prévoit d’investir 500 millions d’euros d’ici 2028 pour développer cette filière. Barbara Pompili, ancienne ministre de la Transition écologique, avait déclaré en 2023 : « La géothermie doit devenir un pilier de la décarbonation de notre chauffage ».

Pourtant, ces mesures restent insuffisantes pour beaucoup d’acteurs du secteur. La Cour des comptes a pointé dans un rapport de 2025 le manque de coordination entre les différents acteurs publics et privés, ainsi que l’absence de stratégie nationale claire. « Sans une volonté politique forte et des financements pérennes, la France risque de rater le coche de la géothermie », a alerté un expert sous couvert d’anonymat.

Et maintenant ?

Plusieurs projets pourraient relancer la filière d’ici 2027. La société Vulcain Energie, spécialisée dans la géothermie profonde, prévoit de lancer trois nouveaux forages en Auvergne et en Nouvelle-Aquitaine d’ici 2027. Par ailleurs, l’Union européenne a annoncé un plan de 2 milliards d’euros pour financer des projets géothermiques d’ici 2030, dont une partie pourrait bénéficier à la France. Reste à voir si ces investissements suffiront à surmonter les obstacles structurels du secteur.

Si la géothermie représente une opportunité majeure pour réduire la dépendance française aux énergies fossiles, son développement se heurte encore à des défis techniques, économiques et réglementaires. Pourtant, avec un potentiel capable de couvrir une partie significative des besoins en chauffage du pays, cette énergie mérite une attention accrue. Le choix de l’accélérer ou de le maintenir au stade expérimental pourrait bien déterminer la trajectoire énergétique de la France dans les décennies à venir.