À quelques jours des épreuves anticipées de français du baccalauréat 2026, qui se dérouleront les 10, 11 et 12 juin, une tendance interroge : la littérature de fiction s’impose comme un domaine largement féminin auprès des jeunes. Selon Franceinfo - Culture, les adolescentes de 16 à 19 ans consacrent en moyenne 19 minutes par jour à la lecture, contre seulement 10 minutes pour leurs homologues masculins. Cette disparité, déjà observable, s’accentue avec l’âge et se reflète dans les pratiques culturelles comme sur les réseaux sociaux.

Ce qu'il faut retenir

  • Les filles de 16 à 19 ans lisent en moyenne 19 minutes par jour, contre 10 minutes pour les garçons, selon Franceinfo - Culture.
  • Le roman arrive en troisième position des lectures de loisir chez les garçons (39 %), derrière les BD (62 %) et les mangas (57 %), mais en première position chez les filles (55 %).
  • Sur TikTok, la communauté littéraire BookTok est majoritairement féminine, avec des genres comme la romance ou la dark romance en plein essor.
  • Les algorithmes des réseaux sociaux renforcent cette séparation : les recommandations pour les jeunes femmes ciblent la fiction émotionnelle, tandis que celles pour les jeunes hommes privilégient le développement personnel et la performance.
  • Les librairies observent une fréquentation genrée : les femmes viennent pour des conseils et repartent avec des romans, les hommes se dirigent vers les essais ou les biographies.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Lors de l’épreuve anticipée de français, les candidats devront notamment étudier La Peau de chagrin de Balzac, l’un des rares romans susceptibles d’être lus par les bacheliers masculins cette année. Pourtant, selon le Centre National du Livre, la littérature de fiction n’occupe que la troisième place des loisirs de lecture chez les jeunes hommes (39 %), avec une progression de six points par rapport à 2024. Elle arrive loin derrière les bandes dessinées (62 %) et les mangas (57 %). Chez les filles, le roman domine largement, avec 55 % de lectrices occasionnelles.

Cette fracture générationnelle n’est pas un phénomène isolé. Au Royaume-Uni, le média Dazed s’alarme avec un titre évocateur : « SOS, mon petit-ami ne lit pas ». De l’autre côté de l’Atlantique, le New York Times s’interrogeait dès l’été 2025 : « Pourquoi l’homme qui lit des romans a-t-il disparu ? ». Une question qui résonne d’autant plus fort à l’ère des réseaux sociaux, où les algorithmes façonnent des bulles culturelles imperméables.

BookTok, ou l’essor d’une communauté littéraire féminine

Sur TikTok, la communauté BookTok – contraction de « book » et « TikTok » – est massivement féminine. Les tendances y sont claires : romance, dark romance ou « romantasy » (mélange de romance et de fantasy) trustent les recommandations. Des héroïnes fortes, des passions intenses, des fins bouleversantes, parfois des relations violentes glamorisées : les codes sont établis. Les couvertures colorées, les éditions limitées et les formats adaptés aux écrans captent l’attention d’un public jeune et majoritairement féminin.

Les librairies et maisons d’édition l’ont bien compris. Certaines capitalisent sur ce segment en publiant à la chaîne des titres répondant aux codes BookTok. Les recommandations se font souvent à travers des vidéos où les lectrices laissent libre cours à leurs émotions : « @julieferrat les recos de juju 📚 on commence avec Cher Ela de Rebecca Yarros. C’est une histoire très émouvante, pleine de moments qui serrent un peu le cœur et de phrases qui restent longtemps en tête. C’est le genre de livre qui te fait passer par plein d’émotions sans que tu t’en rendes compte. Et évidemment… j’ai pleuré du début à la fin 🥲 comme d’habitude avec ce type de livre. Si vous aimez les livres qui vous retournent un peu le cœur et que vous finissez en larmes à 1h du matin, celui-là est pour vous 🤍📖 #booktok #booktokfr », peut-on lire sous une publication.

Un autre univers pour les jeunes hommes : le développement personnel et la performance

À l’inverse, lorsque les jeunes hommes parlent de livres sur TikTok ou YouTube, c’est quasi exclusivement dans le registre du développement personnel et de la performance. Les titres comme Les 48 lois du pouvoir de Robert Greene ou Réfléchissez et devenez riche de Napoleon Hill trustent les recommandations. « @yomidenzel : Le livre qui aide VRAIMENT à devenir millionnaire #yomidenzel #millionaire #intelligence » peut-on entendre dans une vidéo.

Deux espaces culturels se dessinent ainsi, étanches et maintenus par les algorithmes. Plus une jeune femme regarde des vidéos de romance, plus TikTok lui en propose. Plus un jeune homme regarde des contenus sur la productivité, plus YouTube lui en sert. Les deux mondes ne se croisent pas, et l’imaginaire littéraire se féminise progressivement dans l’esprit des jeunes hommes. « Dans les librairies, les libraires constatent que les femmes arrivent, se font des recommandations, repartent avec des livres. Les hommes arrivent seuls, se dispersent dans les rayons essais et biographies – quand ils entrent », observe Franceinfo - Culture.

Une fracture qui dépasse la simple question de genre

Attention, cependant, à ne pas tomber dans la caricature. Sur BookTok, des hommes lisent aussi des romans et partagent leurs coups de cœur. Le streamer Maxime Biaggi, suivi par des millions d’abonnés, a lui-même créé un bookclub pour encourager ses followers à lire de la fiction. Mais le phénomène reste marginal. Le roman, en tant que genre, demande de se glisser dans la tête d’un autre, d’éprouver des émotions à distance, de comprendre des vies qui ne sont pas les siennes. C’est un exercice d’empathie et d’imagination que le développement personnel ne propose pas : il optimise, il ne déroute pas. Il rend efficace, pas curieux.

Cette résistance des jeunes hommes face à la fiction raconte quelque chose de plus profond qu’une simple guerre des genres dans les rayons des librairies. Elle reflète un rapport à l’imaginaire qui se referme et à l’expression des émotions qui se bloque. Comme l’écrivait Louis Aragon : « Le roman, c’est la clef des chambres interdites de notre maison. » Encore faut-il vouloir entrer.

Et maintenant ?

La tendance actuelle pourrait s’accentuer avec la poursuite de la fragmentation des contenus sur les réseaux sociaux. Les algorithmes, conçus pour maximiser l’engagement, risquent de creuser davantage les écarts. Les maisons d’édition, sensibles à cette demande, continueront probablement à adapter leurs catalogues. Les prochaines sessions du baccalauréat, en juin 2027, permettront d’évaluer si cette dynamique se poursuit ou si des initiatives émergeront pour reconnecter les jeunes hommes à la fiction.

Une chose est sûre : la littérature de fiction, en tant que vecteur d’empathie et d’imaginaire, ne peut se permettre de devenir un territoire exclusif. L’enjeu dépasse la simple question de genre. Il touche à la capacité de chacun à explorer des mondes autres que le sien, à travers les mots.

Non. Si la romance et la dark romance dominent, d’autres genres comme le thriller ou la fantasy trouvent aussi leur public sur BookTok. Cependant, les titres les plus viraux restent ceux qui misent sur l’intensité émotionnelle et les relations amoureuses.

Les données récentes suggèrent une baisse relative de la lecture de fiction chez les jeunes hommes, mais il est difficile d’établir une comparaison précise avec les décennies précédentes. Les études du Centre National du Livre montrent une stabilité globale, mais une féminisation marquée des lecteurs de romans.