Et si la procrastination, souvent perçue comme un vice moderne, était en réalité une forme de sagesse oubliée depuis le Moyen Âge ? C’est la thèse développée par l’historien britannique Peter Jones, spécialiste des sept péchés capitaux, dans un article publié par Courrier International et initialement relayé par le Guardian. Selon lui, la « paresse » médiévale, appelée acédie, ne correspond pas à la fainéantise que l’on connaît aujourd’hui, mais à un mélange d’ennui, d’anxiété et de désespoir face à l’impossibilité d’agir.

Ce qu'il faut retenir

  • La procrastination chronique touche 20 % de la population mondiale, selon les psychologues.
  • L’acédie, concept médiéval, désigne un état d’apathie lié à la difficulté de se projeter vers un objectif, bien différent de la simple paresse.
  • Deux approches médiévales de la procrastination s’opposent : l’une destructrice, proche de la manipulation, et l’autre constructive, source de révélations intérieures.
  • Des penseurs comme Bernard de Clairvaux ou Dante y voyaient une étape nécessaire vers une meilleure connaissance de soi.
  • Les théologiens médiévaux conseillaient d’accueillir ces moments de léthargie plutôt que de les combattre, afin d’en tirer un enseignement.

L’acédie, un concept médiéval bien éloigné de la paresse moderne

Pour les théologiens médiévaux, la paresse – ou acédie – n’a jamais été synonyme de fainéantise. Comme l’explique Peter Jones, qui étudie les sept péchés capitaux depuis plus de dix ans, ce terme grec désigne plutôt « un mélange d’ennui, de dépression, d’anxiété et de désespoir ». Dans son ouvrage Summa de vitiis, un best-seller du XIIIe siècle, l’acédie est comparée à un « navire sans gouvernail » : on sait où l’on devrait aller, mais on est incapable de se remettre en mouvement. « La paresse, ce n’est pas s’ennuyer faute de savoir où aller, c’est s’ennuyer alors qu’on sait parfaitement où l’on devrait être », précise Jones.

Cette définition contraste fortement avec la vision contemporaine, souvent teintée de jugement moral. Les psychologues actuels associent la procrastination à des troubles anxieux ou à une mauvaise estime de soi, tandis que les médias multiplient les conseils pour « arrêter de procrastiner ». Pourtant, selon Jones, cette approche moderne occulte une dimension plus profonde, explorée il y a huit siècles.

Deux visions médiévales de la procrastination : l’une à éviter, l’autre à embrasser

Dans les traités théologiques des XIIIe et XIVe siècles, deux perspectives s’affrontent face à l’acédie. La première, jugée négative, est illustrée par Dante dans la Divine Comédie. Dans le Purgatoire, le pèlerin s’arrête pour une sieste sur la terrasse de la Paresse et se laisse séduire par une femme dont la robe cache, en réalité, « des lambeaux de chair putride ». Dante y voit un avertissement : l’ennui endort l’esprit et expose aux manipulations. « La tentation est grande de se lancer à la poursuite de choses séduisantes et aux apparences trompeuses », explique Jones.

À l’inverse, la seconde approche, prônée par des intellectuels comme Bernard de Clairvaux, invite à accueillir ces moments de torpeur. Pour le moine, vivre une vie vertueuse revient à courir un marathon sur un terrain accidenté : « Bien que conscient de la direction à prendre, il ne faut pas s’attendre à courir tout du long à la même allure. » Selon lui, ces phases d’apathie ne sont pas des échecs, mais des opportunités de recentrage.

L’ennui comme porte d’entrée vers la connaissance de soi

Cette idée trouve un écho dans les œuvres de Dante lui-même. Dans son traité Le Banquet, il décrit une période de profonde déprime, où il perd l’envie de faire ce qu’il aimait auparavant. Pour se distraire, il se plonge dans deux livres : De la consolation de la philosophie de Boèce et De l’amitié de Cicéron. Mais loin de simplement apaiser son ennui, ces lectures lui révèlent l’amour de la philosophie. « Tant qu’il cherchera à se rapprocher de la vérité plutôt qu’à justifier ses désirs, l’écriture ne le rendra plus jamais malheureux », écrit Jones. Dante redécouvre ainsi la formule médiévale : utiliser l’ennui comme levier vers la connaissance de soi.

Cette dynamique est aussi présente dans d’autres œuvres médiévales. Dans Parzival de Wolfram von Eschenbach, le héros, censé devenir un chevalier héroïque, erre sans but dans la campagne. Pourtant, ces vagabondages le mènent jusqu’au Saint-Graal. De même, dans La Perle, le narrateur, distrait par la contemplation d’un jardin, finit par retrouver sa fille défunte dans une vision paradisiaque. Pour ces auteurs, l’écart par rapport au chemin tracé n’est pas une perte de temps, mais une étape nécessaire vers une révélation.

Accepter la procrastination pour mieux grandir

Peter Jones en arrive à une conclusion pragmatique : la procrastination, sous ses formes modérées, n’est pas un ennemi à combattre, mais une parenthèse à accepter. Les théologiens médiévaux, convaincus que les péchés capitaux sont trop ancrés dans la nature humaine pour être éradiqués, recommandaient de les transformer en forces positives. « La bonne approche n’est pas de résister, mais d’accueillir [la procrastination] afin de faire le bien, à la fois pour soi et pour son prochain », rappelle Jones, citant Bernard de Clairvaux.

Cette vision rejoint les travaux contemporains sur la psychologie de la créativité, qui soulignent l’importance des phases de latence dans le processus de réflexion. Plutôt que de voir ces moments comme une perte de temps, les médiévaux y voyaient une préparation invisible à de futures réalisations. Comme l’écrit Jones dans son article : « On apprécie plus le champ qui donne, après les épines et les chardons, des fruits à foison, que le champ qui n’a produit ni épine ni chardon mais ne donne rien. »

Et maintenant ?

Si cette réinterprétation de la procrastination offre une grille de lecture originale, elle reste avant tout un sujet de réflexion théorique. Aucune étude récente ne semble avoir repris ces travaux médiévaux pour les appliquer à la psychologie moderne. Pourtant, avec l’essor des recherches sur le bien-être au travail et la santé mentale, une telle approche pourrait inspirer de nouvelles pistes pour mieux gérer les périodes d’inactivité forcée. À suivre, notamment dans le cadre des débats sur la productivité et l’équilibre vie professionnelle-vie privée.

Pour conclure, la procrastination, loin d’être un simple défaut, pourrait être réhabilitée comme une étape nécessaire à la croissance personnelle. Une idée qui, si elle était mieux connue, pourrait bien changer notre rapport au temps et à l’action.

L’acédie médiévale désigne un état d’apathie lié à un désespoir existentiel, où l’individu sait où il devrait aller mais est incapable de se mobiliser, contrairement à la procrastination moderne, souvent associée à des troubles anxieux ou à une mauvaise gestion du temps.