La Banque des Règlements Internationaux (BRI) a présenté, ce jeudi 28 mai 2026, les conclusions de son projet Agorá, une expérimentation ambitieuse visant à moderniser les paiements transfrontaliers grâce à la tokenisation. Selon Cryptoast, ce prototype, fruit de deux années de travaux et mené avec huit banques centrales — dont celles représentant cinq grandes devises de réserve mondiale — ainsi que près de quarante institutions financières privées, marque une avancée significative dans la refonte des infrastructures interbancaires mondiales.

Ce qu'il faut retenir

  • Le projet Agorá, lancé en avril 2024, rassemble huit banques centrales et quarante institutions financières privées pour tester la tokenisation des paiements internationaux.
  • Le prototype introduit le concept d'« atomic settlement », permettant des transferts indivisibles et supprimant ainsi le « Herstatt risk ».
  • Les smart contracts intégrés automatisent la conformité réglementaire, notamment la lutte anti-blanchiment et la détection de fraudes.
  • Le projet préserve l’autonomie des banques centrales, qui conservent le contrôle de leurs monnaies nationales tout en participant à une plateforme commune.
  • Les tests en « valeur réelle » doivent désormais débuter pour valider la faisabilité opérationnelle et juridique dans sept juridictions participantes.

Les paiements internationaux entre banques souffrent depuis des décennies de lenteurs, de coûts élevés et de complexités structurelles. Selon la BRI, ces dysfonctionnements, aggravés par les décalages horaires et la fragmentation des systèmes, rendent les règlements longs et coûteux pour les institutions financières. C’est précisément ce verrou que le projet Agorá cherche à faire sauter en combinant, pour la première fois à cette échelle, des réserves tokenisées de banques centrales et des dépôts tokenisés de banques commerciales. « L’objectif est de créer une infrastructure programmable unifiée, capable de gérer des actifs numériques tout en garantissant sécurité et conformité », explique la BRI dans son communiqué.

L’innovation majeure réside dans la mise en œuvre du principe d’« atomic settlement », une technologie qui permet de regrouper plusieurs transferts liés en une seule opération indivisible. Autrement dit, toutes les étapes d’un paiement doivent être exécutées simultanément, ou aucune ne l’est. Cette approche élimine le risque dit de « Herstatt », où une partie verse un paiement sans recevoir la contrepartie en retour — un problème récurrent dans les transactions désynchronisées. « Cette solution réduit considérablement les risques opérationnels et améliore la confiance dans les paiements transfrontaliers », souligne un responsable de la BRI cité par Cryptoast.

Outre la sécurité, le prototype Agorá mise sur les smart contracts pour automatiser les processus de conformité. Grâce à ces contrats intelligents, les institutions financières peuvent intégrer directement dans les transactions des règles de lutte contre le blanchiment d’argent, des listes de sanctions ou des algorithmes de détection de fraudes. Bref, l’automatisation réduit les interventions manuelles et les erreurs humaines. Par ailleurs, ces contrats permettent de programmer des déclencheurs de paiement conditionnels, ouvrant la voie à de nouvelles formes d’automatisation financière, comme le règlement automatique d’une dette dès qu’un seuil de trésorerie est atteint.

Un autre défi relevé par le projet concerne la protection des données. Le prototype garantit la confidentialité des soldes et des transactions tout en respectant les exigences réglementaires. « Les technologies employées préservent l’intégrité des données sensibles sans compromettre la transparence nécessaire aux régulateurs », précise la BRI. Ce compromis entre confidentialité et conformité était jusqu’ici un obstacle majeur à l’adoption de solutions transfrontalières unifiées.

Pourtant, l’un des enjeux les plus délicats du projet Agorá résidait dans sa capacité à rassurer les banques centrales sur la préservation de leur souveraineté monétaire. En effet, ces institutions attachent une importance cruciale à leur autonomie dans la gestion de leur monnaie nationale. Le prototype démontre que leur participation à une plateforme interopérable commune n’implique pas une perte de contrôle. « Chaque banque centrale conserve la maîtrise totale de sa monnaie et de ses opérations », confirme la BRI. Une condition sine qua non pour convaincre des institutions souvent réticentes à déléguer une partie de leur infrastructure à un système partagé.

Sur le plan juridique, le projet a déjà franchi une étape importante : le règlement final a été validé dans les sept juridictions participantes. Cependant, la BRI précise que des travaux complémentaires restent nécessaires pour aligner les exigences techniques, opérationnelles et contractuelles sur les cadres juridiques de chaque pays. « Nous ne livrons pas un produit fini, mais un prototype conçu pour évaluer le potentiel réel de la tokenisation », rappelle la Banque des Règlements Internationaux. La prochaine phase consistera en des transactions en « valeur réelle » impliquant certaines devises et certains participants, afin de tester la robustesse du système en conditions réelles.

Et maintenant ?

Après cette validation technique et juridique, la BRI et ses partenaires devraient lancer des tests grandeur nature d’ici la fin de l’année 2026. Si ces expérimentations confirment les promesses du prototype Agorá, la tokenisation pourrait s’imposer comme un standard pour les paiements internationaux d’ici 2027 ou 2028. Reste à voir si les banques centrales, attachées à leur indépendance, accepteront de franchir le pas d’une adoption à grande échelle. Pour les institutions financières privées, en revanche, l’attrait est déjà réel : réduction des coûts, accélération des règlements et simplification des processus de conformité.

Au-delà des paiements interbancaires, cette avancée pourrait avoir des répercussions bien plus larges. La tokenisation des actifs réels (Real World Assets, ou RWA) — un sujet qui suscite un intérêt croissant dans le monde de la finance — pourrait elle aussi bénéficier de ces innovations. En permettant une gestion plus fluide et sécurisée des actifs numériques, le projet Agorá ouvre la voie à une intégration plus poussée des technologies blockchain dans les infrastructures financières traditionnelles. Comme le note un observateur du secteur : « Si Agorá réussit, il ne révolutionnera pas seulement les paiements, mais aussi la façon dont nous concevons la finance elle-même ».

Le « Herstatt risk » désigne le risque encouru lorsqu’une partie verse un paiement sans recevoir la contrepartie en retour, en raison d’un déséquilibre dans le timing des transactions. Ce phénomène, nommé d’après la faillite de la banque allemande Herstatt en 1974, est particulièrement problématique dans les paiements internationaux où les fuseaux horaires et les systèmes de règlement peuvent être désynchronisés. L’« atomic settlement », intégré dans le projet Agorá, permet de supprimer ce risque en exécutant toutes les étapes d’un paiement simultanément.