Sur les étals des marchés guyanais, dans les rayons des supermarchés ou encore à la carte des restaurants locaux, l’acoupa rouge occupe une place centrale. Ce poisson argenté, reconnaissable à ses nageoires rouges, incarne depuis des décennies l’un des symboles culinaires et culturels de ce département français d’Amérique. Pourtant, cette espèce autrefois abondante dans les eaux territoriales voit ses stocks s’amenuiser sous la double pression de la pêche illégale et d’une exploitation intensive.

Selon Le Figaro, les scientifiques et les professionnels du secteur s’alarment d’un déclin déjà perceptible, bien que les données précises sur l’évolution des populations restent difficiles à établir. « Il y a vingt ans, on passait cinq jours en mer et on rentrait les cales pleines », confie Léonard Raghnauth, président du comité des pêches de Guyane, pour qui l’acoupa rouge représente bien plus qu’un simple produit de consommation : « un symbole de la Guyane ».

Ce qu'il faut retenir

  • L’acoupa rouge, poisson emblématique de Guyane, subit un déclin préoccupant en raison de la surpêche et des pratiques illégales.
  • La pêche illégale extrait entre 500 et 3 000 tonnes d’acoupas par an, contre 700 tonnes pour la pêche légale.
  • Aucune mesure de protection spécifique n’existe pour cette espèce, malgré des signaux d’alerte manifestes.
  • La décision de réglementer ou non l’espèce revient à la Commission européenne, à Bruxelles.
  • Les vessies natatoires de l’acoupa, très prisées en Asie, attisent particulièrement les convoitises des pêcheurs illégaux.

Un déclin amorcé, mais difficile à quantifier

Malgré sa présence omniprésente dans l’alimentation guyanaise, l’acoupa rouge voit ses stocks s’éroder. Les chiffres disponibles, bien que partiels, dressent un tableau inquiétant. D’après Fabian Blanchard, délégué régional de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), « on considère qu’il est trop pêché ». Si les navires de pêche légale débarquent en moyenne 700 tonnes d’acoupas par an, la pêche illégale en prélèverait entre 500 et 3 000 tonnes annuellement. « La difficulté réside dans l’estimation précise des dégâts », admet-il, soulignant l’absence de données fiables sur plusieurs années.

Les volumes débarqués par les pêcheurs légaux offrent toutefois un premier indicateur. Après un pic en 2011, ces volumes sont redescendus au niveau de 2006, une période où la pêche illégale était pourtant bien moins intense. « On devrait s’inquiéter », tranche Tony Nalovic, biologiste marin et ancien ingénieur au comité des pêches de Guyane. Pour lui, le déclin est déjà amorcé à l’échelle régionale, comme en témoignent « des campagnes de pêche qui durent plus longtemps, des filets plus longs, des mailles plus petites, des débarquements moins importants et des poissons de plus petite taille ». Autant de signaux qui, selon lui, « ne vont pas dans le bon sens ».

Une espèce sans protection face à une pression croissante

Contrairement à d’autres ressources halieutiques, l’acoupa rouge ne bénéficie d’aucune mesure de protection. Les seules contraintes en vigueur concernent les capacités de pêche des professionnels, sans distinction entre les pratiques légales et illégales. Cette absence de cadre réglementaire spécifique aggrave la situation, d’autant que les pêcheurs illégaux, venus notamment du Brésil, du Suriname ou du Guyana, ciblent désormais les eaux guyanaises après avoir épuisé les stocks dans d’autres régions du monde.

Parmi les éléments les plus convoités figure la vessie natatoire de l’acoupa, un organe permettant au poisson de flotter. Très prisée en Asie, elle se vend jusqu’à 100 euros le kilo, selon Fabian Blanchard. Son exploitation intense depuis une vingtaine d’années a contribué à affaiblir encore davantage les populations d’acoupas. « Les pêcheurs illégaux se rabattent sur la Guyane car les populations y restent vivaces », explique Tony Nalovic.

Des solutions envisagées, mais des divergences persistent

Face à cette situation, les acteurs locaux sont unanimes : la surexploitation menace l’avenir de l’acoupa rouge. Pourtant, les avis divergent sur les solutions à mettre en œuvre. Léonard Raghnauth, du comité des pêches, plaide pour une réglementation adaptée à l’espèce, qu’il juge aujourd’hui « inexistante ». Il critique par ailleurs l’approche européenne, qui ne distingue pas pêche légale et illégale dans ses calculs de quotas. « Pourquoi sanctionner toute une filière quand ce sont les illégaux qui sont responsables ? », s’interroge-t-il. Pour lui, une telle mesure reviendrait à pénaliser les pêcheurs respectueux des règles.

Tony Nalovic, en revanche, insiste sur la nécessité d’agir rapidement. Il souligne l’urgence de produire un rapport complet, intégrant des données comme l’allongement des filets ou la réduction de la taille des mailles, qui échappent aux statistiques officielles. Un premier travail avait été mené en 2024 en collaboration avec le WWF et l’Ifremer, mais un nouveau rapport est en préparation pour affiner l’analyse. L’objectif ? Mieux cerner l’ampleur de la pêche illégale, que les professionnels jugent toujours sous-estimée.

Et maintenant ?

La Commission européenne, qui détient le mandat de protéger les espèces exploitées commercialement, devrait prochainement se prononcer sur l’avenir de l’acoupa rouge. Les décisions concernant les quotas, interdictions ou autres règles se prendront à Bruxelles, où les autorités s’appuient sur des données globales pointant une surexploitation. Pour les pêcheurs guyanais, la collecte de ces données reste un point de friction, certains remettant en cause leur fiabilité. D’ici là, l’opération Mokarran, lancée par les autorités locales pour lutter contre la pêche illégale, se poursuit. La dernière campagne, menée du 23 février au 29 mars 2026, a permis d’intercepter six navires et de saisir près de 11 tonnes de poissons, ainsi que 111 kg de vessies natatoires.

Le sort de l’acoupa rouge se jouera donc autant dans les eaux guyanaises que dans les salles de réunion européennes. En attendant, les consommateurs et les professionnels du territoire continuent de s’interroger : l’emblème culinaire de la Guyane parviendra-t-il à surmonter cette crise, ou assistera-t-on à son effacement progressif des étals et des assiettes ?

La vessie natatoire de l’acoupa rouge est très prisée en Asie, où elle est utilisée dans la médecine traditionnelle et pour la fabrication de produits de luxe. Son prix peut atteindre 100 euros le kilo, ce qui en fait une cible privilégiée pour les pêcheurs illégaux, malgré son interdiction de commerce dans de nombreux pays.