Alors que Dying for Sex, la série portée par Michelle Williams, s'installe sur les écrans, le female gaze – ce regard féminin centré sur la subjectivité des femmes – s'impose comme un courant dominant dans les productions télévisuelles et cinématographiques. Selon Courrier International, ce phénomène, théorisé dès 1973 par la critique britannique Laura Mulvey pour décrire l'omniprésence du « male gaze » au cinéma, connaît aujourd'hui une expansion sans précédent, notamment grâce aux séries.
Ce qu'il faut retenir
- Le female gaze permet de représenter les personnages féminins à travers leur intériorité et leurs désirs, en opposition au male gaze qui les réduit souvent à des objets de désir masculin.
- Des réalisatrices comme Jane Campion (« La Leçon de piano », Palme d’or en 1993) ou Shannon Murphy (« Killing Eve », « Dying for Sex ») ont contribué à populariser ce courant, d'abord dans le cinéma d'auteur puis dans les séries grand public.
- Le mouvement s'est accéléré avec le sursaut #MeToo, incitant les producteurs à investir dans des fictions mettant en avant la subjectivité féminine, comme « Fleabag » ou « I May Destroy You ».
- Les succès récents, tels que « La Chronique des Bridgerton » ou « Heated Rivalry » (adapté d’un best-seller de Rachel Reid), montrent que ces récits explorant la sexualité féminine sous un angle égalitaire séduisent un large public.
- Pour Iris Brey, autrice de Le Regard féminin, le female gaze pourrait devenir un vecteur d'innovation en matière de représentations amoureuses et sexuelles, à condition que les producteurs osent des fictions plus subversives.
Un courant théorisé il y a plus de 50 ans
En 1973, la critique britannique Laura Mulvey publie un essai fondateur dans lequel elle analyse comment le cinéma traditionnel a systématiquement réduit les personnages féminins à des objets de désir masculin. Ce concept, baptisé « male gaze », a façonné pendant des décennies les représentations des femmes à l’écran, les cantonnant à des rôles stéréotypés ou secondaires. Selon Courrier International, le female gaze s’impose aujourd’hui comme une réponse directe à cette tradition, en plaçant la subjectivité féminine au cœur des récits. Ce changement de perspective ne se limite plus au cinéma d’auteur : il a conquis les séries, devenues un terrain privilégié pour explorer la complexité des personnages féminins.
Parmi les figures qui ont marqué cette évolution, Jane Campion occupe une place centrale. Avec La Leçon de piano, sorti en 1993 et premier film réalisé par une femme à remporter la Palme d’or, elle a offert une vision radicalement nouvelle de l’héroïne, centrée sur ses désirs et ses émotions. Son approche a ouvert la voie à d’autres réalisatrices, comme Shannon Murphy, dont les œuvres – de Killing Eve (2018) à Dying for Sex (2025) – illustrent parfaitement l’application du female gaze dans des productions grand public.
Des séries pionnières aux récits grand public
Le female gaze a d’abord émergé dans des œuvres audacieuses, souvent portées par des réalisatrices, avant de s’imposer comme un standard dans les séries à succès. Selon Courrier International, des personnages comme Samantha dans Sex and the City ou Ally McBeal ont marqué les esprits dans les années 1990 en assumant leurs désirs sans complexe, défiant les normes sociales de l’époque. Ces modèles ont inspiré une génération de créatrices, dont Lena Dunham, qui a porté Girls (2012-2017), une série dépeignant sans fard la vie de quatre jeunes femmes new-yorkaises.
Pour Shannon Murphy, interviewed par The Guardian et citée par Courrier International, ce regard féminin se caractérise par une approche moins frontale et plus globale : « Je préfère quand la progression est moins frontale, l’approche plus globale, ce qui est le propre du fonctionnement féminin. » Elle souligne que ces récits permettent de sortir d’une vision manichéenne du monde : « Si nous commençons à raconter plus d’histoires de ce genre, cela nous permettra, en tant que société, de ne plus voir le monde de manière aussi manichéenne. »
Le rôle clé du mouvement #MeToo et des nouvelles générations
Le sursaut #MeToo, qui a éclaté en 2017, a joué un rôle décisif dans l’essor du female gaze. Iris Brey, autrice de l’essai Le Regard féminin (éd. de l’Olivier), explique que ce mouvement a incité les producteurs à financer davantage de fictions où la subjectivité féminine est au centre de l’intrigue. « C’est notamment le sursaut de #MeToo qui a incité davantage de producteurs à investir dans des productions où la subjectivité féminine est au centre de l’intrigue », précise-t-elle. Cette dynamique a permis à des réalisatrices comme Michaela Coel (« I May Destroy You ») ou Phoebe Waller-Bridge (« Fleabag ») de se faire connaître du grand public.
Pour Iris Brey, interviewed par The Guardian et reprise par Courrier International, l’enjeu est désormais de dépasser les clichés : « Je veux que l’argent soit investi dans des personnages féminins qui n’ont pas besoin que les hommes les regardent. Plus subversif encore : des fictions où les femmes ne se demandent pas constamment ‘est-ce qu’il m’aime ?’. Des femmes qui discutent entre elles et qui parlent de tout, sauf des hommes. »
Un succès commercial qui interroge l’avenir
Le female gaze n’est pas seulement un courant artistique : c’est aussi un phénomène économique. Selon Courrier International, les productions mettant en avant la subjectivité féminine sont de plus en plus rentables, comme en témoignent les succès de La Chronique des Bridgerton ou de Heated Rivalry, une série canadienne adaptée du best-seller de Rachel Reid. Bien que cette dernière mette en scène une romance homosexuelle masculine, elle a séduit un large public féminin pour sa représentation égalitaire et sensible de l’éclosion du désir.
Jennifer L. Armentrout, autrice de « romantasy » – un genre littéraire mêlant romance et fantasy –, souligne que ces récits offrent une alternative aux clichés patriarcaux : « Les femmes ne cherchent pas à dominer leur partenaire à l’inverse du cliché patriarcal de la conquête romantique ou sexuelle. » Certaines œuvres de ce genre mettent ainsi en avant des personnages plus complexes qu’il n’y paraît, parfois même plus égalitaires que les normes traditionnelles ne le suggèrent.
En conclusion, le female gaze n’est plus une niche : il s’est installé durablement dans le paysage audiovisuel. Qu’il s’agisse de séries ou de films, les productions mettant en avant la subjectivité féminine ne cessent de se multiplier, portées par des réalisatrices et des scénaristes déterminées à briser les codes. Reste à savoir si cette tendance se maintiendra au-delà de l’effet de mode, ou si elle deviendra la norme des récits à venir.
Le female gaze n’est pas l’apanage des réalisatrices. Comme l’explique Iris Brey, des cinéastes hommes ont également adopté cette approche. À l’inverse, certaines réalisatrices ont pu reproduire un male gaze dans leurs œuvres. L’essentiel réside dans la manière dont les personnages féminins sont représentés, quels que soient le genre ou l’identité du réalisateur.
Plusieurs projets sont attendus dans les mois à venir, notamment des adaptations de best-sellers de « romantasy » comme Fourth Wing de Rebecca Yarros, ou des séries originales explorant des thèmes comme la ménopause ou les relations polyamoureuses. Les producteurs misent sur des récits centrés sur des femmes de plus de 40 ans, un public longtemps ignoré par l’industrie.