Quinze ans après la chute du régime de Mouammar Kadhafi, en 2011, la Libye reste un pays profondément divisé, malgré une absence de conflit ouvert. Selon Courrier International, qui s’appuie sur plusieurs sources dont Africanews et L’Économiste maghrébin, un nouvel accord politique négocié sous l’égide de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (Manul) a été signé le dimanche 30 août 2026. Ce texte prévoit notamment l’organisation d’élections nationales, la réforme de l’autorité électorale, l’unification des institutions nationales et la mise en place d’un cadre de suivi pour garantir son application.
Ce qu'il faut retenir
- Un accord politique onusien signé le 30 août 2026 prévoit des élections nationales, la réforme de l’autorité électorale et l’unification des institutions libyennes.
- La Libye reste divisée entre deux pôles de pouvoir : Tripoli (Ouest) et Benghazi-Tobrouk (Est), chacun revendiquant une légitimité institutionnelle.
- Le texte accorde un délai de 24 mois pour sa mise en œuvre, mais son application dépend de la réunification des institutions rivales.
- La Banque centrale de Libye et les infrastructures pétrolières restent des enjeux de pouvoir, illustrant la fragilité des institutions nationales.
- Les puissances étrangères, comme la Turquie, l’Égypte, les Émirats arabes unis, la France et la Russie, entretiennent des relations avec les deux camps, compliquant la recherche d’un compromis national.
Pour comprendre l’enjeu de cet accord, il faut rappeler que la Libye est depuis plus d’une décennie un État fragmenté. Depuis juillet 2014, deux gouvernements et Parlements concurrents coexistent : celui de Tripoli, à l’Ouest, reconnu par l’ONU, et celui de Tobrouk-Benghazi, à l’Est, dirigé par le maréchal Khalifa Haftar. Chacun des deux camps revendique la légitimité, tout en dénonçant l’autre comme illégitime. « À Tripoli comme à Benghazi, chacun parle d’unité, mais souhaite qu’elle se réalise autour de son propre rapport de force », rappelle Courrier International.
La stabilité en Libye exige bien plus qu’un simple accord politique. Elle suppose la création d’une armée nationale unifiée, placée sous une chaîne de commandement unique, ainsi que des institutions capables d’imposer leur autorité dans l’Est comme dans l’Ouest. Pourtant, les deux principaux pôles de pouvoir libyens semblent incapables de dépasser leurs rivalités. Haftar, à Benghazi, mise sur la sécurité et la lutte contre les milices pour justifier son autorité. À Tripoli, le gouvernement d’union nationale mise sur la reconnaissance internationale et la légitimité institutionnelle. Deux visions qui s’opposent frontalement.
Le nouvel accord, négocié à l’ONU, marque une tentative de sortir de l’impasse. Outre les élections nationales, il prévoit la réforme de l’autorité électorale et un mécanisme de suivi pour garantir son application. En cas de blocage, l’ONU pourrait saisir le Conseil de sécurité afin d’adopter l’accord sous forme de résolution. Une mesure destinée à éviter le scénario de 2021, lorsque des blocages nationaux avaient empêché la tenue des élections. Pourtant, comme le souligne Africanews, « si le texte prévoit un délai suffisamment long (vingt-quatre mois) pour être appliqué, sa mise en œuvre reste conditionnée à la réunification des institutions et des gouvernements rivaux ».
Les efforts internationaux pour unifier les institutions libyennes ne datent pas d’hier. En 2021, les États-Unis avaient envoyé Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, afin de réunir les commandants militaires de l’Est et de l’Ouest lors d’exercices conjoints et de rencontres bilatérales. Cependant, ces initiatives n’avaient pas abouti à une véritable unification des institutions militaires. « L’objectif américain était surtout d’imposer un accord de partage du pouvoir entre l’Est et l’Ouest qui unifie les institutions », rappelle Responsible Statecraft. Le plan onusien, lui, semble aller plus loin, même si, selon Sahel Intelligence, « il ne bénéficie pas d’un aval politique des États-Unis ».
Au-delà des enjeux politiques, la Libye reste un pays marqué par une économie de rente, où le contrôle des ressources et des flux financiers joue un rôle central. La Banque centrale libyenne, dirigée par Naji Issa jusqu’à sa démission annoncée en août 2026, illustre cette fragilité. Sa démission, puis la demande du Haut Conseil d’État qu’il reste en fonction, révèlent les tensions autour du contrôle des revenus pétroliers et de la monnaie. Les infrastructures stratégiques, comme la raffinerie de Zawiya (nord-ouest du pays), sont régulièrement la cible d’attaques de drones kamikazes. Mi-août 2026, l’un des réservoirs de carburant de Zawiya, contenant environ 4,5 millions de litres d’essence, a été ciblé, rappelant que ces sites sont devenus des enjeux de pouvoir.
Zawiya n’est pas seulement un site énergétique : c’est aussi un carrefour commercial et un hub de contrebande. Le pétrole brut n’est que la partie visible de cette économie de rente. Les carburants raffinés et subventionnés, détournés vers les marchés parallèles, nourrissent la contrebande et privent la population libyenne de ressources essentielles. « Le marché informel s’est progressivement installé au cœur de l’économie : carburants, devises, importations, subventions et réseaux commerciaux se mélangent aux structures officielles », explique Courrier International. Cette économie parallèle renforce les groupes armés, qui contrôlent des territoires, des ports, des frontières ou des stations-service.
Dans l’Est, Khalifa Haftar a bâti sa légitimité sur la promesse de sécurité et de stabilité. Pourtant, son appareil militaire, qui garantit son autorité, constitue lui-même un centre de pouvoir autonome. La mort du général Fawzi Al-Mansouri, responsable du renseignement militaire des forces de Haftar, tué à Benghazi le 10 août 2026 dans l’explosion d’un engin, a rappelé la fragilité de cet équilibre. Dans l’Ouest, le gouvernement de Tripoli, bien que reconnu internationalement, ne détient pas le monopole de la force. À Benghazi, on martèle : « Sans sécurité, il n’y a pas d’État. » À Tripoli, on répond : « Sans institutions légitimes, il n’y a pas d’État. » Deux arguments qui, bien que partiellement vrais, ne suffisent pas à reconstruire une autorité nationale unifiée.
Les puissances étrangères jouent un rôle trouble dans cette équation. La Turquie, historiquement proche de Tripoli, développe désormais des contacts avec l’Est et dialogue directement avec Khalifa Haftar. Ankara semble privilégier une approche pragmatique fondée sur le principe d’une « Libye une », tout en maintenant des relations avec les deux camps. L’Est, de son côté, conserve des liens avec l’Égypte, les Émirats arabes unis, la France et la Russie. « Les acteurs libyens disposent ainsi de plusieurs partenaires extérieurs et conservent une marge de manœuvre qui réduit la pression en faveur d’un compromis national », observe Courrier International. Pourtant, si les ingérences étrangères compliquent la résolution de la crise, elles n’en sont pas la cause unique.
La fragmentation de la Libye a produit ses propres bénéficiaires : responsables politiques, groupes armés, réseaux économiques et acteurs locaux qui contrôlent des territoires, des frontières, des ports ou des infrastructures. « La division n’est plus seulement une conséquence de la crise : elle est devenue un système de pouvoir », souligne l’analyse. Dans ce contexte, les élections, aussi nécessaires soient-elles, ne peuvent à elles seules résoudre la crise. Une élection peut désigner un vainqueur, mais elle ne garantit pas que les autres accepteront leur défaite. En Libye, perdre le pouvoir signifie souvent perdre l’accès aux ressources, aux institutions, aux territoires et aux réseaux économiques et militaires.
Pour une véritable réunification, il faudrait bien plus qu’un nouvel accord politique : une armée nationale unifiée, une Banque centrale incontestée, une gestion nationale des revenus pétroliers, des frontières contrôlées par l’État et des institutions capables d’imposer leur autorité dans l’Est comme dans l’Ouest. Autant de conditions qui exigeraient des acteurs libyens actuels de renoncer à une partie du pouvoir que leur procure précisément la fragmentation. C’est toute l’énigme libyenne. Le peuple libyen a besoin de stabilité, de sécurité et d’un État fonctionnel. Mais ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir ont souvent intérêt à préserver les zones grises qui leur permettent de contrôler des territoires, des armes ou des flux financiers.
Depuis 2011, tous les acteurs libyens parlent d’unité. Pourtant, tant que la question centrale restera « qui gouvernera la Libye ? » plutôt que « qui contrôlera les flux qui font vivre le pouvoir ? », le pays restera prisonnier de ses contradictions.
La Libye reste divisée entre deux pôles de pouvoir rivaux : le gouvernement d’union nationale de Tripoli (Ouest), reconnu par l’ONU, et l’Autorité de l’Est dirigée par Khalifa Haftar, basée à Benghazi. Chacun revendique une légitimité institutionnelle et refuse de céder son pouvoir, ce qui bloque toute unification durable.
Les enjeux économiques incluent le contrôle des revenus pétroliers, la gestion de la monnaie via la Banque centrale, et la maîtrise des flux de carburants subventionnés, souvent détournés vers des marchés parallèles. Les infrastructures stratégiques, comme les raffineries ou les ports, sont régulièrement la cible d’attaques, reflétant ces rivalités de pouvoir.