À l’approche de la Journée mondiale de la Terre, Somerset House à Londres accueille jusqu’au 26 avril 2026 une exposition pour le moins originale : le Museum of Edible Earth. Ce projet artistique et scientifique, porté par l’artiste et universitaire néerlandaise masharu, propose aux visiteurs de découvrir — et parfois de goûter — plus de 600 échantillons de terres comestibles originaires de 44 pays. Selon Euronews FR, cette initiative vise à interroger notre relation au sol, souvent perçu comme un simple substrat alors qu’il joue un rôle central dans de nombreuses cultures et enjeux environnementaux.

Ce qu'il faut retenir

  • Le Museum of Edible Earth, créé en 2017 par l’artiste masharu, expose 600 terres comestibles venues de 44 pays à Somerset House (Londres) jusqu’au 26 avril 2026.
  • La géophagie, pratique consistant à consommer de la terre, remonte à l’Antiquité et reste répandue dans certaines cultures, malgré les risques sanitaires.
  • L’exposition inclut une table de dégustation où les visiteurs peuvent goûter des échantillons, accompagnés d’ateliers et de conférences sur le changement climatique.
  • masharu souligne l’importance de réconcilier les humains avec la terre, souvent perçue comme « sale » alors qu’elle est vitale, notamment dans les zones urbaines.
  • Des anecdotes comme celle de Stanislava Monstvilienė, qui affirme avoir guéri un cancer en mangeant de la terre, illustrent les croyances associées à cette pratique.

Une pratique ancestrale et méconnue

Tout a commencé par un geste insolite : en 2017, masharu, alors photographe et artiste basée à Amsterdam, a ressenti l’envie soudaine de manger de la terre. Cette fascination l’a conduite à explorer la géophagie — un terme désignant la consommation de matériaux terrestres comme l’argile ou le sol. Selon Euronews FR, cette pratique, bien que souvent associée à des troubles alimentaires comme le pica, est en réalité bien plus répandue qu’il n’y paraît. Des communautés en ligne, comme des groupes Facebook dédiés, échangent des argiles comestibles, tandis que certains restaurants japonais intègrent la terre dans leurs recettes. « La géophagie n’est pas qu’un phénomène marginal, mais une réalité ancrée dans l’histoire humaine », précise l’artiste.

Les racines de cette pratique plongent dans l’Antiquité. Le médecin grec Hippocrate avait déjà documenté des cas de femmes enceintes souffrant d’envies de consommer des substances non comestibles. Dans certaines tribus autochtones et sociétés africaines, la terre était — et reste parfois — considérée comme un symbole de fertilité ou une force vitale, dotée même de vertus médicinales. « La terre a joué un rôle crucial dans de nombreuses cultures, notamment en Asie et en Afrique, où elle est encore consommée aujourd’hui », explique masharu.

Un musée nomade pour interroger notre rapport à la planète

Le Museum of Edible Earth est bien plus qu’une simple exposition : c’est un projet artistique, scientifique et militant, conçu pour « reconnecter les humains à la terre ». À Somerset House, l’installation s’articule autour de trois axes : la dégustation collective, des conférences et des ateliers explorant les liens entre sol, climat et société. « L’objectif est de briser l’idée reçue selon laquelle la terre serait sale ou dangereuse », déclare masharu. « Dans les villes, les habitants ont souvent perdu tout contact physique avec le sol — marcher pieds nus, toucher la terre — ce qui a creusé une déconnexion profonde. »

L’exposition met en lumière des histoires insolites, comme celle de Stanislava Monstvilienė, une Lituanienne affirmant avoir vaincu un cancer en ne consommant que de la terre. Bien que cette affirmation ne soit étayée par aucune étude médicale, elle illustre la persistance de croyances populaires autour des propriétés supposées curatives de certains sols. « Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est ainsi qu’elle racontait son histoire », confie masharu. « Nous allions dans les bois ensemble, et elle mangeait des poignées de terre. » Ces récits, même douteux, révèlent un tabou humain : l’ingestion d’un élément que l’on nous a toujours présenté comme répugnant et risqué.

Risques sanitaires et enjeux sociétaux

Si les échantillons exposés à Somerset House ont été testés et sécurisés, la consommation de terre — surtout lorsqu’elle est prélevée directement dans la nature — comporte des dangers bien réels. Les risques incluent infections bactériennes, parasitaires ou intoxications dues à la présence de polluants ou de micro-organismes. « La terre peut contenir des éléments nocifs, d’autant que nos microbiotes sont de plus en plus appauvris en raison de notre déconnexion avec les sols », met en garde masharu.

Un incident survenu aux Pays-Bas en 2024 a rappelé les dangers potentiels de cette pratique. Lors d’un événement mêlant cocktails à base d’argile et dégustation, plusieurs participants ont souffert de diarrhées et de vomissements. Après enquête, il s’est avéré que la cause provenait probablement d’un plat servi pendant la soirée — et non des cocktails. Mieux encore, une analyse statistique menée par une mathématicienne aurait montré que les participants ayant consommé des cocktails à l’argile en quantité avaient moins de risques de vomir que les autres. « Les données suggèrent que l’argile pourrait même atténuer certains symptômes d’intoxication alimentaire », souligne masharu.

Un projet aux multiples dimensions : genre, classe et environnement

Au-delà de ses aspects sanitaires et culturels, le projet de masharu met en lumière des enjeux sociétaux complexes. La consommation de terre est souvent liée à des questions de genre : dans certaines régions, cette pratique est associée à une forme de féminité, tandis que les hommes qui s’y adonnent peuvent être stigmatisés. « Pour les hommes, manger de la terre est parfois considéré comme honteux », explique l’artiste. « Cela renvoie aussi à des réalités économiques : la géophagie est souvent liée à la pauvreté, donc à la classe sociale. »

« Ce qui a commencé comme un désir personnel est devenu un sujet vaste et intersectionnel, me faisant voyager à travers le monde », confie masharu. Son travail interroge ainsi les rapports de pouvoir, les inégalités et notre responsabilité collective envers la planète. « Le sol n’est pas qu’un support inerte : il est au cœur des crises climatiques, des migrations et des injustices sociales. »

Et maintenant ?

Après Somerset House, le Museum of Edible Earth poursuivra sa tournée dans d’autres villes européennes et internationales. masharu travaille actuellement à l’édition d’un livre retraçant les récits des géophages rencontrés lors de ses voyages, ainsi qu’à une série de documentaires courts. « L’idée est de poursuivre ce dialogue entre science, art et activisme, pour montrer que la terre n’est pas un simple décor, mais une entité vivante dont nous dépendons tous », confie-t-elle. La prochaine étape ? Une exposition permanente dédiée à la géophagie, prévue pour 2027 dans une grande capitale européenne.

La géophagie en questions

Pour mieux comprendre cette pratique méconnue, voici deux questions fréquemment posées.

La consommation de terre n’est pas illégale, mais elle comporte des risques sanitaires, notamment des infections ou des intoxications. Les échantillons exposés dans les musées comme celui de masharu sont stérilisés et testés, mais consommer de la terre prélevée directement dans la nature est fortement déconseillé. Selon l’Organisation mondiale de la santé, cette pratique peut entraîner des carences nutritionnelles ou des parasitoses, surtout chez les enfants et les femmes enceintes.

Outre les expositions comme celle de Somerset House, certains restaurants asiatiques proposent des plats à base d’argile ou de terre, notamment au Japon, en Corée du Sud ou en Inde. Des ateliers de dégustation sont également organisés lors de festivals dédiés à l’alimentation alternative ou aux pratiques ancestrales. Il est recommandé de se renseigner auprès des organisateurs pour connaître les modalités de participation.