Une pièce écrite « à la manière de Molière », générée avec l’aide de l’intelligence artificielle et jouée en vieux français : c’est le pari audacieux relevé par une équipe franco-québécoise pour deux représentations exceptionnelles à l’Opéra royal du Château de Versailles les 5 et 6 mai 2026, selon Le Figaro. Intitulée L’Astrologue ou Les faux présages, cette farce en trois actes s’inscrit dans une démarche de réinterprétation historique mêlant rigueur académique et innovation technologique.

Ce qu'il faut retenir

  • Une farce en trois actes, L’Astrologue ou Les faux présages, sera jouée les 5 et 6 mai 2026 à l’Opéra royal du Château de Versailles, selon Le Figaro.
  • La pièce a été coécrite avec l’aide d’un outil d’IA générative, Le Chat (Mistral), entraîné sur l’œuvre de Molière et des traités philosophiques du XVIIe siècle.
  • Le projet, fruit d’une collaboration entre Sorbonne Université et le collectif Obvious, a nécessité 20 000 allers-retours entre algorithmes et humains, pour un budget d’un million d’euros.
  • L’intrigue s’inspire des thèmes chers à Molière, comme la dénonciation de la crédulité, avec un personnage central, Pseudoramus, astrologue manipulateur.
  • Les costumes et décors s’inspirent des croquis d’Henri de Gissey, dessinateur pour les pièces de Molière, tandis que la musique a été composée à partir de partitions historiques.

Un projet né d’une rencontre entre arts et technologie

L’idée est née il y a trois ans, lorsque Sorbonne Université et le collectif Obvious – composé de trois artistes férus de nouvelles technologies – ont décidé de repousser les limites de la création théâtrale. Leur objectif : écrire une pièce que Molière, mort en 1673, « aurait pu créer lui-même », en respectant la fidélité à son processus créatif. « Nous avons privilégié la rigueur en guidant l’IA de manière la plus fine et documentée possible », explique Pierre-Marie Chauvin, vice-président « Arts, Sciences, Culture et Société » à Sorbonne Université, au micro de l’AFP.

Pour y parvenir, les concepteurs ont principalement utilisé Le Chat, l’outil d’IA générative développé par la start-up française Mistral, champion européen du secteur. L’algorithme a été entraîné sur un corpus riche : l’intégralité des œuvres de Molière, mais aussi des dialogues et des traités de philosophie de l’époque. Le texte généré a ensuite été retravaillé lors d’ateliers d’écriture réunissant Coraline Renaux, doctorante en littérature, et Mickaël Bouffard, metteur en scène et directeur du Théâtre Molière Sorbonne (TMS).

Entre algorithmes et savoir-faire artisanal, un équilibre complexe

Le processus a impliqué des milliers d’itérations. « Pour la création de la pièce, il y a eu au moins 20 000 allers-retours entre les algorithmes et l’équipe de création », précise Gauthier Vernier, membre d’Obvious. Les costumes, imaginés avec l’aide de l’IA, ont nécessité « des milliers d’itérations supplémentaires », ajoute Hugo Caselles-Dupré, également d’Obvious. Quant à la musique, des musicologues ont nourri les modèles de partitions historiques pour composer les intermèdes.

Le résultat ? Une pièce dont l’intrigue, centrée sur un père sous l’emprise de son astrologue Pseudoramus, s’inscrit dans la tradition moliéresque. « L’histoire d’un père qui, sur les conseils de Pseudoramus, veut marier sa fille à un vieil homme qu’elle n’aime pas, avant qu’une soubrette ne déjoue le plan », résume Mickaël Bouffard. Pour lui, cette création marque une première : « C’est la première œuvre théâtrale générée par l’IA. »

Un spectacle entre innovation et tradition

La production scénique, qui a coûté un million d’euros, repose sur un mélange de techniques modernes et de savoir-faire artisanaux. Les décors et costumes s’inspirent directement des croquis d’Henri de Gissey (1621-1673), dessinateur officiel des pièces de Molière à l’époque. Les perruques imposantes, les costumes cousus main et les décors réalisés selon les techniques du XVIIe siècle côtoient ainsi les outils numériques les plus avancés.

Les financements proviennent de « grands mécènes nord-américains » et de « quelques mécènes français », précise Pierre-Marie Chauvin. La distribution compte neuf comédiens, deux danseuses et quatre musiciens, tous formés aux techniques de jeu et de déclamation du XVIIe siècle. « Il faut oublier le texte et faire sonner le mot au bon moment », souligne Jean-Philippe Daguerre, metteur en scène, cité par Le Figaro.

Une réception contrastée : entre fascination et défis

Le Figaro a pu assister à une répétition au Théâtre des Trois Pierrots à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) cette semaine. Si l’intrigue et les dialogues apparaissent « vraisemblables », la structure de la pièce peut sembler déséquilibrée, avec une arrivée tardive du personnage de Pseudoramus. Par ailleurs, la diction en vieux français et la déclamation à l’ancienne, typique du TMS, peuvent dérouter un public peu habitué à ce style.

Pourtant, le pari est réussi sur le fond : la pièce évoque avec justesse l’univers de Molière. « On y retrouve la dénonciation de la crédulité humaine, thème cher au dramaturge », rappelle Mickaël Bouffard. Après Versailles, la pièce sera jouée à la Cité internationale de Paris du 25 au 28 juin 2026, avant une éventuelle tournée en cours de discussion.

Et maintenant ?

Ce projet pourrait ouvrir la voie à d’autres expérimentations mêlant IA et patrimoine culturel, même si son succès critique et public reste à confirmer. La tournée envisagée, ainsi que les réactions du public face à ce mélange de tradition et d’innovation, seront déterminantes pour l’avenir de telles créations. Une chose est sûre : l’IA, en offrant « une mémoire universelle et une rapidité de rédaction », a permis aux artistes de se concentrer sur l’essence même de la création, estime Mickaël Bouffard.

Reste à savoir si le public saura apprécier cette réinterprétation audacieuse d’un classique, où chaque mot, chaque costume et chaque note de musique portent l’empreinte d’un dialogue entre passé et futur.

Selon les concepteurs du projet, l’IA a été entraînée sur l’œuvre complète de Molière, ainsi que sur des traités de philosophie et des dialogues de l’époque, pour respecter la « fidélité au processus créatif » du dramaturge. Cependant, l’équilibre de la pièce et la cohérence du texte ont été retravaillés par des humains lors d’ateliers d’écriture, soulignant les limites – et les forces – de cette technologie.