L’annonce de la création d’une nouvelle maison d’édition par Olivier Nora, éditeur évincé du groupe Grasset, s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes autour de la mainmise du milliardaire Vincent Bolloré sur l’industrie du livre français. Selon Libération, cette initiative a été révélée par Le Canard enchaîné le 3 août 2026, marquant un nouveau chapitre dans un débat qui dépasse le simple cadre éditorial.
Ce qu'il faut retenir
- Olivier Nora a été limogé de Grasset, filiale d’Hachette (Lagardère), en juillet 2026, un départ qui avait suscité un mouvement de protestation dans le milieu littéraire.
- Il lance désormais sa propre maison d’édition, nommée Bartleby, avec l’ambition de rejoindre le groupe Editis, détenu par Vincent Bolloré.
- Cette création intervient alors que les craintes grandissent quant à la concentration excessive du secteur entre les mains de Bolloré, déjà propriétaire de Editis, Prisma Media et Europe 1.
L’éviction d’Olivier Nora, figure respectée du monde de l’édition, avait déclenché une vague de soutien dans le secteur. Des centaines d’auteurs, de libraires et d’éditeurs avaient exprimé leur inquiétude quant à l’influence croissante de Bolloré, dont le groupe Lagardère est en passe d’être racheté en totalité par le milliardaire. Le limogeage de Nora, ancien patron des Éditions Grasset, avait ainsi été perçu comme une nouvelle illustration de cette mainmise. « On assiste à une concentration inédite du pouvoir éditorial », avait alors souligné un collectif d’intellectuels dans une tribune publiée par Le Monde.
Bartleby, dont le nom s’inspire de l’œuvre de Herman Melville, se positionne comme une maison indépendante, avec pour ambition de publier des auteurs émergents et des textes exigeants. Selon les informations révélées par Le Canard enchaîné, Olivier Nora aurait déjà entamé des discussions avec Editis, le groupe dirigé par Vincent Bolloré, pour une éventuelle intégration de sa nouvelle structure. Une telle alliance soulève des interrogations sur l’indépendance réelle de Bartleby, alors que la concentration du secteur atteint des niveaux historiques. « Le paysage éditorial français est en train de se redessiner sous l’effet de cette logique de puissance », a commenté un observateur du secteur, qui préfère garder l’anonymat.
Le timing de cette annonce n’est pas anodin. Alors que la Commission européenne examine le rachat de Lagardère par Bolloré — une opération estimée à plusieurs milliards d’euros —, les acteurs du livre s’inquiètent d’une domination encore plus marquée de l’éditeur sur les canaux de diffusion. Des libraires indépendants ont d’ailleurs multiplié les alertes, craignant une réduction des marges de manœuvre pour les petites structures. « Si Bartleby rejoint Editis, cela signifierait que quatre maisons majeures (Grasset, Plon, JC Lattès, Robert Laffont) seraient contrôlées par un seul groupe », a rappelé un responsable syndical du secteur.
« Ce qui se joue ici, c’est la capacité de résistance du monde du livre face à la financiarisation du secteur. Bartleby peut être un symbole, mais son avenir dépendra de sa capacité à conserver une réelle indépendance. »
— Un éditeur anonyme, cité par Libération
La création de Bartleby s’accompagne également d’un discours sur la nécessité de défendre la diversité culturelle. Olivier Nora, dans un entretien accordé à Livres Hebdo, a insisté sur l’importance de « préserver des espaces de liberté pour les auteurs ». Il a évoqué la possibilité de publier des ouvrages à contre-courant des tendances commerciales, un positionnement qui avait fait la réputation de Grasset sous sa direction. « Le livre n’est pas une marchandise comme une autre », avait-il déclaré avant son départ.
Quoi qu’il en soit, l’initiative d’Olivier Nora marque un tournant dans une bataille qui dépasse largement le cadre éditorial. Elle interroge sur l’avenir du livre en France, entre indépendance artistique et logique de marché. Une chose est sûre : dans un secteur où les géants se disputent chaque mètre carré de visibilité, les petites structures devront redoubler d’inventivité pour exister.
Editis, détenu par Vincent Bolloré, fait face à des concurrents comme Hachette (Lagardère), qui possède Grasset, Plon ou JC Lattès, ainsi que les Éditions Albin Michel, Flammarion ou encore Gallimard. Ces groupes se disputent un marché où les cinq premiers éditeurs contrôlent plus de 60 % des parts.
Les acteurs du livre craignent une uniformisation des choix éditoriaux, une réduction des marges pour les librairies indépendantes et une marginalisation des petits éditeurs. La diversité culturelle et la liberté de création sont également au cœur des inquiétudes.