Selon Libération, le philosophe belge Pascal Chabot développe une réflexion critique sur l’impact des technologies numériques dans nos vies. À travers sa théorie de la « capsule », il analyse comment les outils technologiques, conçus pour optimiser nos interactions, finissent par nous enfermer dans des logiques utilitaires, éloignant l’individu des valeurs fondamentales des Lumières, comme l’autonomie de la pensée et le lien social non marchand.

Ce qu'il faut retenir

  • Pascal Chabot, philosophe belge, propose une théorie de la « capsule » numérique, espace virtuel saturé de connexions et de transactions.
  • Selon lui, ces capsules éloignent les individus de l’idéal des Lumières, notamment en réduisant les échanges à des logiques utilitaires.
  • Il plaide pour un renouement avec des liens non transactionnels, centrés sur ce qui compte vraiment pour les êtres humains.
  • Son analyse s’inscrit dans un débat plus large sur les effets ambivalents des technologies numériques sur la société.

Une théorie des « capsules » numériques

Pascal Chabot, philosophe et enseignant à l’Université libre de Bruxelles, avance une idée centrale : celle des « capsules numériques ». Pour lui, ces environnements virtuels, saturés de connexions et de transactions, fonctionnent comme des enveloppes protectrices mais aussi aliénantes. Dans une interview accordée à Libération, il explique que ces capsules, bien que conçues pour faciliter nos interactions, nous enferment dans des schémas où tout est optimisé, mesuré, voire monétisé. Autant dire que cette logique réduit progressivement l’espace pour des échanges gratuits, désintéressés ou simplement humains.

L’auteur de Philosophie des réseaux sociaux (2021) et Après le capitalisme : essai de philosophie politique (2023) souligne que ces environnements numériques, loin d’être neutres, façonnent nos comportements. «

Nous vivons dans des capsules numériques qui nous éloignent de l’idéal des Lumières, où l’autonomie de la pensée et le lien social non utilitaire devraient primer
», a-t-il déclaré à nos confrères de Libération. Pour Chabot, la technologie, au lieu de libérer, peut devenir un vecteur d’isolement, même lorsqu’elle est présentée comme un outil de connexion.

L’idéal des Lumières face à l’utilitarisme numérique

La critique de Chabot ne porte pas sur la technologie en soi, mais sur son usage dominant, marqué par une logique d’efficacité et de rentabilité. Selon lui, les réseaux sociaux, les algorithmes de recommandation ou les plateformes de services en ligne transforment les relations humaines en transactions. Le philosophe rappelle que les Lumières défendaient l’idée d’un individu autonome, capable de penser par lui-même et de s’engager dans des liens sociaux désintéressés. Or, ces valeurs semblent s’effriter dans un monde où chaque interaction est soumise à des logiques de performance ou de profit.

Il cite en exemple les mécanismes de notation sur les plateformes comme Uber ou Airbnb, où la réputation devient une monnaie d’échange. «

On passe d’une logique de confiance mutuelle à une logique de contrôle et de notation permanente
», a-t-il précisé. Pour Chabot, cette évolution n’est pas anodine : elle influence notre perception de la valeur, y compris celle des relations humaines. Bref, ces capsules numériques, en réduisant tout à des données et des métriques, appauvrissent ce qui fait la richesse des échanges : l’imprévu, l’empathie, la gratuité.

Vers une reconquête des liens non utilitaires ?

Face à ce constat, Pascal Chabot ne propose pas de rejeter la technologie, mais d’en réinventer l’usage. Il appelle à un retour vers des liens non transactionnels, où la valeur réside dans l’échange lui-même, et non dans ce qu’il rapporte. «

Il faut renouer avec ce qui nous est le plus cher : les liens qui ne se mesurent pas, qui ne s’optimisent pas
», a-t-il indiqué à Libération. Cela pourrait passer, selon lui, par des initiatives locales, des espaces de discussion hors ligne, ou encore une régulation plus stricte des plateformes numériques pour limiter leur emprise sur nos vies.

Son approche rejoint celle d’autres penseurs contemporains, comme le sociologue Hartmut Rosa, qui critique la « société de l’accélération » où tout devient calculable. Pour Chabot, l’enjeu est de taille : il s’agit de préserver ce qui fait la dignité humaine dans un monde de plus en plus numérisé. Il cite notamment le rôle des bibliothèques, des cafés ou des places publiques comme des lieux où l’on peut encore « respirer » hors des logiques de capsule.

Et maintenant ?

Si Pascal Chabot ne propose pas de solution miracle, son travail ouvre des pistes pour repenser notre rapport aux technologies. Des collectifs citoyens ou des associations commencent à expérimenter des alternatives, comme des réseaux sociaux décentralisés ou des espaces de coworking sans logique de profit. Reste à voir si ces initiatives pourront, à terme, inverser la tendance actuelle. Une chose est sûre : le débat sur l’équilibre entre progrès technologique et préservation des liens humains ne fait que commencer.

Pour Pascal Chabot, la question n’est pas de diaboliser le numérique, mais de le réenchanter. Comme il le rappelle dans ses travaux, « la technologie n’est qu’un outil : tout dépend de ce qu’on en fait ». La balle est désormais dans le camp des utilisateurs, des régulateurs et des innovateurs.