Dans l’un des quartiers les plus prestigieux de Lisbonne, l’avenida da Liberdade, le métier de tailleur se raréfie. Pourtant, dans une ruelle adjacente, Paulo Battista perpétue un savoir-faire centenaire. Lui et un confrère sont désormais les derniers à exercer cette activité au Portugal, selon Euronews FR. Une exception dans une industrie textile mondiale dominée par la fast fashion et ses volumes de production sans précédent.
Ce qu'il faut retenir
- Paulo Battista est l’un des deux derniers tailleurs sur mesure actifs à Lisbonne, un métier qu’il a découvert il y a plus de vingt ans sans lien préalable avec la mode.
- Un costume trois pièces nécessite jusqu’à 60 heures de travail, entièrement réalisé dans son atelier, des mesures à la finition.
- La consommation de textiles dans l’UE est passée de 17 kg à 19 kg par personne entre 2019 et 2022, selon l’Agence européenne pour l’environnement.
- Chaque année, 5 millions de tonnes de vêtements sont jetés dans l’UE, dont seulement 1 % est recyclé en nouveaux vêtements.
- Depuis 2026, un nouveau règlement européen interdit la destruction des vêtements invendus par les grandes entreprises.
Au cœur de l’atelier de Paulo Battista, les ciseaux, les patrons et les fils racontent une histoire différente de celle des usines asiatiques qui inondent le marché. Ici, chaque costume est une pièce unique, taillée dans des tissus britanniques et assemblée par une équipe réduite mais experte. « J’ai l’habitude de dire que c’est la couture sur mesure qui m’a découvert », explique-t-il à Euronews FR. Alors qu’il n’avait aucune expérience préalable dans la mode, il s’est formé à la coupe à Madrid, aux côtés de vingt et un autres élèves. Aujourd’hui, il est l’un des rares à exercer encore ce métier au Portugal.
La réalité est implacable : à Lisbonne, ils ne sont plus que deux tailleurs sur mesure à maintenir cette tradition. « J’ai suivi mon cours de coupe à Madrid, avec 21 Espagnols, et aujourd’hui je suis l’un des rares à exercer encore la profession », confie-t-il. Pourtant, il reste convaincu que ce métier a encore de l’avenir. « Tant qu’il y a un besoin, il y a une opportunité. » Une affirmation qui prend tout son sens dans un monde où la mode rapide domine le marché.
Un savoir-faire face à la production de masse
La fabrication d’un costume trois pièces chez Paulo Battista représente un investissement en temps considérable : jusqu’à 60 heures de travail. « Tout le processus est assuré sur place, depuis le concept de chaque pièce jusqu’à sa confection », précise-t-il. Dans cet atelier, le tailleur est entouré de couturières qui donnent forme aux créations. Les tissus, souvent d’origine britannique, sont découpés et assemblés avec une précision qui contraste avec la standardisation des vêtements produits en série.
Pourtant, ce métier n’est pas à l’abri des mutations de l’industrie. Face à la croissance exponentielle de la fast fashion, Paulo Battista reconnaît que son secteur devra s’adapter. « Je pense que le tailleur dans vingt ans ne travaillera plus comme moi, c’est-à-dire comme on travaillait il y a trente ou quarante ans », estime-t-il. « Les gens sauront se réinventer, mais les méthodes évolueront forcément. » Une adaptation inévitable pour un métier qui repose sur des techniques transmises depuis des générations.
Le sur-mesure comme alternative à la fast fashion
Le prix élevé des costumes sur mesure est souvent pointé du doigt. Pourtant, selon Paulo Battista, cette critique repose sur une mauvaise évaluation de la durabilité. « Quand une personne se plaint que faire une pièce sur mesure est cher, je demande toujours combien de temps elle pense que le costume va durer », explique-t-il. « S’il ne sert qu’à le porter deux fois, c’est probablement cher. Mais si un costume dure vraiment vingt ou trente ans, si l’on répartit le prix sur toutes ces années, il revient bien moins cher que de la fast-fashion. »
Cette argumentaire met en lumière une réalité souvent ignorée : la fast fashion, malgré ses prix attractifs, engendre un coût environnemental et économique bien plus élevé sur le long terme. Paulo Battista en est convaincu : « On pollue pour produire et on pollue pour détruire. C’est de la folie. » Une phrase qui résume les contradictions d’une industrie où la surconsommation est devenue la norme.
Ses clients, pour beaucoup, ne viennent pas seulement pour un vêtement. Ils recherchent une expérience, une relation presque familiale. « C’est presque comme le barbier, comme notre grand-père ou notre père qui faisaient toujours couper leurs cheveux par le même barbier », explique-t-il. « Ça ne veut pas dire que ce barbier était le meilleur du monde, mais c’était la relation qui comptait. » Dans son atelier, cette proximité est au cœur de l’expérience client. « Le client, chaque fois qu’il vient ici, finit par rester, en raison de la relation qui se crée. »
Paulo Battista est aussi surnommé « le tailleur des célébrités » au Portugal. Parmi ses clients figurent des personnalités comme l’animateur Manuel Luís Goucha, les footballeurs Bruno Fernandes ou encore l’entraîneur Jorge Jesus. Des clients qui, pour certains, découvrent son atelier par le bouche-à-oreille. « Je dis souvent qu’ils viennent pour discuter un peu et qu’ils me font la faveur de me commander un costume », confie-t-il en riant. Parfois, il connaît mieux les goûts de ses clients qu’eux-mêmes. « Chaque fois que de nouveaux tissus arrivent, je les regarde et je me dis : celui-ci serait pour A, celui-là pour B… et je me trompe très peu, voire pas du tout. »
L’industrie textile face à son impact environnemental
L’essor de la fast fashion a un coût environnemental dramatique. Selon les dernières données de l’Agence européenne pour l’environnement, l’industrie textile se classe en 2022 au cinquième rang des douze catégories de consommation des ménages en Europe pour l’utilisation de matières premières, les émissions de gaz à effet de serre et la consommation d’eau et de sols. La consommation moyenne de textiles par personne dans l’Union européenne est passée de 17 kg en 2019 à 19 kg en 2022, soit l’équivalent d’une grande valise de vêtements par an.
Le gaspillage est un autre fléau. Chaque année, environ cinq millions de tonnes de vêtements sont jetés dans l’UE, soit quelque 12 kg par personne. Pire encore, seul 1 % de ces vêtements est effectivement recyclé pour en fabriquer de nouveaux. Une situation que Paulo Battista dénonce sans détour : « On pollue pour produire et on pollue pour détruire. La société est de plus en plus jetable, et le textile n’est qu’un exemple parmi d’autres. »
Face à ce constat, l’Union européenne a adopté une mesure forte en 2026 : l’interdiction pour les grandes entreprises de détruire les vêtements, accessoires et chaussures invendus. Une décision qui vise à promouvoir la réutilisation, le recyclage et l’économie circulaire, et qui pourrait redonner un souffle à des métiers comme celui de Paulo Battista.
En attendant, l’atelier de Paulo Battista reste un îlot de résistance dans un océan de vêtements jetables. Un lieu où le temps s’étire, où chaque couture raconte une histoire, et où la mode redevient un art. Une preuve, s’il en fallait, que le sur-mesure n’a pas dit son dernier mot.
Un costume sur mesure est entièrement conçu selon les mesures et les goûts du client, avec des tissus de qualité et une fabrication artisanale. Il peut durer des décennies, contrairement aux vêtements de fast fashion, conçus pour une durée de vie limitée et produits en série à bas coût. Selon Paulo Battista, « un costume sur mesure bien entretenu peut durer vingt ou trente ans, ce qui en fait un investissement bien plus durable que l’achat répété de vêtements jetables. »
Le métier de tailleur sur mesure est menacé par la domination de la fast fashion, qui propose des vêtements à bas prix et accessibles instantanément. Les jeunes générations se tournent moins vers les métiers artisanaux, et la transmission des savoir-faire est de plus en plus rare. Paulo Battista explique que, à Lisbonne, « ils ne sont plus que deux tailleurs à faire vivre ce métier », soulignant ainsi son caractère exceptionnel.