Un même combat sous une bannière commune. Samedi 20 juin à Paris, place de la Bastille, les collectifs antillais luttant contre le scandale du chlordécone et ceux dénonçant les effets de l’agent orange au Vietnam manifesteront côte à côte. L’objectif ? Alerter sur l’asymétrie des réglementations européennes, qui interdisent sur leur sol des substances jugées trop dangereuses, tout en continuant à les exporter vers les pays du Sud global. Selon Reporterre, cette pratique illustre ce que la géographe brésilienne Larissa Mies Bombardi qualifie de « colonialisme chimique ».
Ce qu'il faut retenir
- Une manifestation conjointe est organisée samedi 20 juin à Paris, place de la Bastille, par des collectifs antillais et vietnamiens.
- Le rassemblement dénonce la vente par la France de pesticides interdits dans l’Hexagone aux pays du Sud.
- Le concept de « colonialisme chimique » a été théorisé par la géographe Larissa Mies Bombardi.
- Les substances comme le chlordécone (utilisé aux Antilles) et l’agent orange (employé au Vietnam) sont au cœur des mobilisations.
Des substances dangereuses autorisées en France, mais exportées
Le chlordécone, un pesticide classé cancérigène et perturbateur endocrinien, a été massivement utilisé aux Antilles françaises entre 1972 et 1993 pour lutter contre le charançon du bananier. Interdit en Europe dès les années 1970, il est pourtant encore détecté dans les sols et les eaux des îles françaises, où il contamine la chaîne alimentaire. Selon Reporterre, son utilisation a été autorisée aux Antilles jusqu’en 1993, entraînant des décennies de pollution persistante. De son côté, l’agent orange, un défoliant utilisé par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam (1961-1971), contenait de la dioxine, responsable de cancers et de malformations congénitales. Aujourd’hui, des zones entières du Vietnam restent contaminées.
Ces deux scandales sanitaires, bien que distincts, partagent un point commun : celui d’avoir été exportés par des pays industrialisés vers des territoires moins régulés. « La France interdit ces produits chez elle, mais les vend à l’étranger », souligne Larissa Mies Bombardi dans une interview accordée à Reporterre. Elle rappelle que l’Union européenne autorise toujours l’exportation de plus de 80 % des substances pesticides jugées trop dangereuses pour être utilisées sur son sol.
Un concept de « colonialisme chimique » forgé par une chercheuse brésilienne
Professeure à l’université de São Paulo, Larissa Mies Bombardi étudie depuis des années les conséquences de l’exportation des pesticides vers les pays du Sud. Dans son travail, elle met en lumière une réalité économique et géopolitique : les pays riches externalisent leurs risques sanitaires et environnementaux vers des nations moins capables de se défendre. Selon Reporterre, elle a forgé le terme de « colonialisme chimique » pour décrire cette pratique, qui s’inscrit dans la continuité des logiques coloniales de domination économique et environnementale.
« Ce n’est pas un hasard si les pays du Sud sont les premiers touchés », explique-t-elle. Elle cite l’exemple des multinationales agrochimiques, souvent occidentales, qui profitent de réglementations moins strictes dans ces régions pour écouler des produits interdits ailleurs. « La toxicité ne connaît pas de frontières, mais la régulation, si. » Son analyse s’appuie sur des données montrant que l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie absorbent plus de 50 % des pesticides exportés par l’Europe et les États-Unis.
Une mobilisation pour dénoncer une injustice historique
Le rassemblement du 20 juin s’inscrit dans une dynamique plus large de contestation des inégalités Nord-Sud en matière de santé environnementale. Les collectifs antillais, menés par des associations comme « Le Mouvement du 20 mai » ou « Vivre ! », réclament depuis des années la reconnaissance pleine et entière du scandale du chlordécone. Aux Antilles, on estime à plus de 90 % la proportion des adultes exposés à ce pesticide, avec des conséquences sanitaires dramatiques : cancers de la prostate, maladies rénales, et troubles neurologiques.
Du côté vietnamien, les associations comme « Vietnam Agent Orange / Dioxin Victims Association » (VAVA) luttent pour la prise en charge des victimes et la dépollution des zones contaminées. Selon les chiffres officiels, plus de 4,8 millions de Vietnamiens ont été exposés à l’agent orange, et des milliers d’enfants naissent encore avec des malformations attribuées à cette exposition. « Cette manifestation est une façon de dire que nous ne sommes pas seuls dans notre combat », explique un porte-parole des collectifs vietnamiens.
Pour les prochains mois, les organisateurs prévoient d’étendre leur réseau à d’autres régions affectées, notamment en Afrique et en Amérique latine, où les mêmes substances circulent sous d’autres noms commerciaux. « Nous ne sommes qu’au début de cette lutte », confie un militant antillais. « Mais chaque pas compte. »
D’après Reporterre, cette pratique s’explique par un cadre réglementaire européen permissif. L’UE autorise l’exportation de substances jugées trop dangereuses pour être utilisées sur son sol, tant que leur utilisation est légale dans le pays de destination. Les entreprises agrochimiques profitent ainsi d’un marché lucratif, tandis que les pays importateurs assument seuls les risques sanitaires et environnementaux. Cette asymétrie est au cœur des critiques des manifestants.