Arthur Souar, commerçant de 32 ans à Lyon, consulte systématiquement ChatGPT avant chaque achat d’action. « Avant chaque achat d’action, je demande à ChatGPT ce qu’il en pense », confie-t-il. Pour lui, l’intelligence artificielle générative d’OpenAI joue désormais un rôle central dans la gestion de son portefeuille boursier, et ce, en complément des conseils de son gestionnaire de patrimoine. « L’IA confirme ou infirme ce que je pense, et ça me rassure », précise-t-il. Pourtant, cette pratique, qui concerne désormais plus de 11 % des Français, selon une étude de l’Autorité des marchés financiers (AMF) publiée en février, n’est pas sans risques.

Ce qu'il faut retenir

  • Plus de 11 % des Français utilisent l’IA comme source d’information avant un placement boursier, d’après l’AMF.
  • Les experts alertent sur l’absence de garantie de fiabilité et de performance des conseils prodigués par l’IA.
  • Les algorithmes peuvent générer des données erronées, biaisées ou incomplètes, et renforcer les biais cognitifs des utilisateurs.
  • L’IA ne garantit pas la protection des données financières personnelles et n’agit pas dans l’intérêt exclusif du client.
  • Des biais géographiques et de genre ont été identifiés dans les recommandations des modèles, favorisant notamment les actions américaines et défavorisant les femmes investisseuses.
  • Les experts recommandent une utilisation encadrée et complémentaire de l’IA, sans s’y fier exclusivement.

L’IA, un outil de plus en plus intégré dans la gestion de portefeuilles

Arthur Souar n’est pas un cas isolé. Selon l’enquête de l’AMF, 11 % des Français déclarent recourir à l’intelligence artificielle pour s’informer avant d’effectuer un placement financier, notamment en Bourse. Ce chiffre inclut des investisseurs qui combinent les conseils de l’IA avec ceux de leur établissement bancaire ou de leur propre analyse. L’attrait pour ces outils gratuits et rapides est compréhensible : ils offrent une analyse personnalisée, basée sur des données ciblées, et permettent d’obtenir des réponses en temps réel.

Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cachent des risques majeurs. « L’IA ne garantit ni la fiabilité des analyses, ni la performance des investissements », rappelle France Mayer, directrice des relations avec les épargnants et de leur protection à l’AMF. « Elle peut produire des informations erronées, biaisées ou fondées sur des données incomplètes ou obsolètes. » Une mise en garde qui devrait inciter à la prudence.

Des algorithmes qui reproduisent et amplifient les biais humains

Les modèles d’IA générative, comme ceux d’OpenAI, s’appuient sur des scénarios passés pour établir leurs prédictions. Or, cette méthode présente une limite fondamentale : rien ne garantit que les tendances du passé se reproduiront à l’avenir. Pire encore, les algorithmes peuvent « faire plaisir » à l’utilisateur en renforçant ses convictions, sans nécessairement les remettre en question. « L’IA sait très peu dire *je ne sais pas* », explique Marie Brière, responsable de la recherche investisseur chez Amundi. « Elle préfère offrir une réponse complètement hallucinée et fausse plutôt que d’admettre son ignorance. »

Ces biais ne se limitent pas aux prédictions. Selon Marie Brière, les modèles sont également influencés par leurs données d’entraînement, où certaines catégories (comme les entreprises technologiques américaines) sont surreprésentées. Résultat : les actions américaines sont souvent privilégiées au détriment des valeurs françaises, posant un « enjeu de souveraineté européenne » dans un contexte où l’UE cherche à promouvoir l’investissement local. Autre biais identifié : un « biais de genre sexiste ». Les algorithmes, en s’adaptant aux préférences supposées des utilisateurs, recommandent moins d’actions aux femmes, perçues comme plus averses au risque.

Des risques juridiques et financiers difficiles à contourner

Contrairement aux conseillers bancaires ou aux gestionnaires de patrimoine, qui sont soumis à une réglementation stricte et doivent agir dans l’intérêt exclusif de leurs clients, l’IA ne bénéficie d’aucun cadre similaire. « Elle n’est pas conçue pour agir dans l’intérêt du client », souligne France Mayer. En cas de mauvais conseil, il est donc impossible de se tourner vers les mécanismes de résolution de litiges habituels. Par ailleurs, l’utilisation de ces outils soulève des questions épineuses sur la protection des données financières personnelles. Les utilisateurs, en partageant leurs informations avec l’algorithme, n’ont « aucune garantie » quant à leur confidentialité, avertit l’AMF.

Les arnaques financières constituent un autre danger. L’AMF met en garde contre les plateformes de trading promues sur les réseaux sociaux, souvent via des vidéos virales vantant des rendements mirobolants. Ces sites, qui s’appuient parfois sur l’IA pour générer des conseils, ciblent particulièrement les investisseurs novices. Pourtant, comme le rappelle France Mayer, « les marchés financiers sont par nature imprévisibles. Aucun outil, y compris l’IA, ne peut garantir les performances futures d’un placement. »

« Le recours à l’IA pour des conseils d’investissement comporte de nombreux risques : informations erronées, biais, absence de protection des données, et surtout, une absence totale de garantie de performance. »
— France Mayer, directrice des relations avec les épargnants et de leur protection à l’AMF

Une utilisation de l’IA à encadrer, sans l’exclure totalement

Malgré ces alertes, les experts ne rejettent pas en bloc l’apport de l’intelligence artificielle. Marie Brière, d’Amundi, reconnaît que « dans de nombreux domaines, les modèles sont performants et utiles », citant par exemple la diversification des portefeuilles, les conseils en fiscalité ou en éducation financière. L’enjeu n’est donc pas d’écarter l’IA, mais de l’utiliser de manière éclairée et complémentaire. « Il faut combiner une utilisation ciblée de l’IA, en pleine conscience de ses limites, avec des conseils professionnels et encadrés », estime-t-elle.

Arthur Souar, lui, reste convaincu par son approche. « Pour l’instant, je n’ai jamais eu de raison de douter », affirme-t-il. Pourtant, son cas illustre une tendance de fond : celle d’un public de plus en plus large, prêt à déléguer une partie de ses décisions financières à des machines, malgré les mises en garde des autorités.

Et maintenant ?

L’AMF et les régulateurs européens pourraient renforcer leurs recommandations sur l’usage de l’IA dans les conseils financiers d’ici la fin de l’année 2026, notamment en clarifiant les obligations des plateformes utilisant ces outils. Par ailleurs, des associations de consommateurs pourraient déposer des plaintes pour pratiques trompeuses si des arnaques liées à l’IA venaient à se multiplier. Enfin, les investisseurs devraient être mieux informés des risques encourus, avec des campagnes de sensibilisation prévues pour le premier trimestre 2027.

Pour l’heure, l’IA continue de s’immiscer dans les stratégies d’investissement des Français, entre fascination pour ses promesses et méfiance légitime envers ses limites. Une chose est sûre : tant que les garde-fous réglementaires ne seront pas renforcés, son utilisation restera un pari risqué.

Non, l’AMF ne peut pas interdire l’usage de l’IA, mais elle peut renforcer ses mises en garde et exiger des plateformes qu’elles informent clairement les utilisateurs des risques encourus. Aucune interdiction n’est prévue à ce stade, mais des contrôles supplémentaires pourraient être mis en place.

Oui. Les conseillers en gestion de patrimoine (CGP), les banques et les sociétés de gestion agréées proposent des services encadrés par la réglementation. Leurs conseils sont soumis à des obligations strictes, comme l’adéquation avec le profil de l’investisseur et la transparence des frais.