Une équipe de plongeurs bénévoles a capturé, dans le détroit de Sicile, ce qui constitue les premières images sous-marines d’un grand requin blanc adulte évoluant naturellement en Méditerranée, selon Euronews FR. Cette observation, réalisée à près de 40 mètres de profondeur lors d’une mission de retrait de filets fantômes, ouvre de nouvelles perspectives scientifiques sur une espèce classée en danger critique d’extinction.

Ce qu'il faut retenir

  • Première capture sous-marine d’un grand requin blanc adulte en Méditerranée, à 40 mètres de profondeur dans le détroit de Sicile
  • La rencontre a eu lieu lors d’une opération de nettoyage de filets fantômes organisée par Healthy Seas, Ghost Diving et la Society for Documentation of Submerged Sites (SDSS)
  • Les filets fantômes, responsables de la mort d’une partie de la faune marine, s’accumulent depuis des années sur une épave du détroit
  • Entre 1 % et 10 % des engins de pêche mondiaux seraient perdus chaque année, représentant plus d’un demi-million de tonnes de déchets
  • Les biologistes marins soulignent la valeur scientifique de cette observation, alors que la plupart des données sur les requins blancs en Méditerranée proviennent de spécimens morts piégés dans des filets

Une rencontre « choquante et émerveillante »

Derk Remmers, plongeur technique bénévole et responsable de la branche allemande de Ghost Diving, a filmé l’animal alors que l’équipe intervenait sur une épave prise dans des filets fantômes. « Nous étions tous un peu choqués… et émerveillés », confie-t-il à Euronews FR. « Mes doigts tremblaient, c’est sûr : c’était un gros animal et nous ne nous attendions pas du tout à ça. » Le requin, d’une taille impressionnante, a évolué autour du groupe avant de disparaître après avoir manifesté une curiosité non agressive.

« Il est passé à côté, puis il a fait demi-tour, s’est placé face à nous et est revenu. Il était manifestement curieux et non agressif : très détendu, comme s’il avait l’assurance d’être le patron des lieux », explique Derk Remmers. « Quand nous avons commencé à laisser échapper quelques bulles par la bouche, il a légèrement accéléré et a disparu dans le bleu. »

Une observation scientifique majeure

Les images, partagées par Healthy Seas, Ghost Diving et SDSS, ont été analysées par des biologistes marins. Le Dr Carlo Cattano, chercheur au Sicily Marine Centre de la Stazione Zoologica Anton Dohrn, a salué leur importance : « L’essentiel de nos connaissances sur les requins blancs en Méditerranée provient de spécimens morts pris dans les engins de pêche. Des observations comme celle-ci sont extrêmement précieuses pour améliorer notre compréhension de la répartition, des habitudes et du comportement de cette espèce en danger critique d’extinction. »

Les filets fantômes, une menace persistante

L’épave du détroit de Sicile, l’une des zones de pêche les plus exploitées de Méditerranée, est devenue au fil des années un piège mortel pour la faune marine. Les plongeurs y ont retrouvé des tortues caouannes et de grandes espèces de poissons piégées dans des filets abandonnés. « Ils sont faits pour tuer les poissons, et ils continuent de le faire même lorsqu’ils ne sont plus attachés au bateau de pêche », souligne Derk Remmers. « D’année en année, la quantité de filets accrochés à cette épave augmente. »

L’équipe a récupéré des sections de filets lors de cette mission, qui seront éliminées ou recyclées. Pourtant, l’ampleur du problème dépasse largement ce cas isolé. Selon les estimations de Derk Remmers, « entre 1 % et 10 % de tous les engins de pêche de l’ensemble des navires dans le monde sont perdus chaque année ». Cela pourrait représenter plus d’un demi-million de tonnes de déchets par an, piégeant et tuant une faune marine déjà fragilisée.

Un écosystème menacé

La présence du grand requin blanc lors de cette opération rappelle l’urgence de la situation. Comme l’explique Derk Remmers, « si un prédateur de ce type chasse près de cette épave, cela signifie aussi qu’il y a là une grande quantité de poissons et d’animaux dont il peut se nourrir. Et s’ils sont piégés, il y a aussi un risque que certains de ces prédateurs le soient à leur tour. Or, ils sont très peu nombreux dans la zone : en piéger ne serait-ce que quelques-uns serait une catastrophe. »

Cette mission s’inscrit dans un cadre plus large de prélèvements d’ADN environnemental et de suivi sous-marin, destinés à mieux identifier les espèces présentes autour de l’épave. Les analyses en cours devraient fournir de nouvelles données scientifiques dans les prochains mois, avec la publication d’autres images et résultats.

Et maintenant ?

Les opérations de nettoyage menées par des bénévoles, bien que cruciales, ne suffiront pas à résoudre la crise des filets fantômes. Pour Derk Remmers, la solution passe par une prise de conscience collective et des actions politiques fortes. « En tant qu’êtres humains et en tant qu’Européens, nous devrions donner à nos responsables politiques les moyens d’agir contre cette menace et d’être plus attentifs à notre environnement sous-marin », plaide-t-il. Des mesures contre la pêche illégale et industrielle à grande échelle pourraient réduire significativement les pertes d’engins, tandis que des campagnes de sensibilisation pourraient inciter les petites structures de pêche à adopter des pratiques plus durables.

Pour l’équipe de Healthy Seas, Ghost Diving et SDSS, cette mission rappelle aussi l’importance de leur travail. « Nous nous sentons en quelque sorte privilégiés d’avoir vécu cette rencontre, qui montre aussi l’importance de notre action », confie Derk Remmers. « Retirer les filets est une chose, c’est le minimum que nous puissions faire en tant qu’êtres humains. Mais nous voulons aussi informer le public de ce problème, pour que des actions soient menées en amont avant que nous n’ayons à récupérer ces filets. »

Les filets fantômes continuent de pêcher pendant des années après leur abandon, piégeant et tuant poissons, tortues et mammifères marins. Fabriqués pour capturer des proies, ces engins n’ont pas de date de péremption et restent actifs indéfiniment, aggravant la pression sur des écosystèmes déjà fragilisés.