Un périple de onze jours à travers une Espagne exsangue, un cadavre instrumentalisé, une mémoire politique manipulée : c’est cette trame méconnue que Paco Cerdà, écrivain et journaliste espagnol, a reconstituée dans son ouvrage « Présents », désormais disponible en français aux éditions Gallimard après sa parution en 2024 en Espagne.

Selon Courrier International, ce récit comble une lacune historique majeure : l’absence de livre dédié à un événement aussi symbolique que controversé, survenu en novembre 1939, quelques mois après la fin de la guerre civile espagnole.

Ce qu'il faut retenir

  • Un voyage oublié : en novembre 1939, un cortège transporte la dépouille de José Antonio Primo de Rivera sur 1 500 km à travers l’Espagne d’après-guerre.
  • Un contexte tragique : la guerre civile (1936-1939) s’achève par la victoire des nationalistes de Franco, instaurant une dictature jusqu’en 1977.
  • Une manipulation mémorielle : Franco utilise la figure de Primo de Rivera, fondateur de la Phalange, pour en faire un « martyr » de son régime.
  • Un livre en français : traduit par Cécile Pilgram et publié en 2026 par Gallimard, « Présents » est le premier ouvrage à explorer cet épisode.

Une Espagne dévastée et un régime en construction

Novembre 1939 : l’Espagne sort exsangue de trois années de conflit. Le camp républicain, vaincu, laisse place à une dictature franquiste appelée à durer près de quatre décennies. C’est dans ce contexte que Francisco Franco, au pouvoir depuis avril 1939, décide de transformer en symbole politique la figure de José Antonio Primo de Rivera.

Arrêté en 1936 par les forces républicaines, condamné à mort et fusillé la même année à Alicante, Primo de Rivera n’était pas un allié naturel de Franco. Fondateur de la Phalange espagnole, mouvement fascisant inspiré par Mussolini, il avait pourtant été exécuté par « les rouges » — terme désignant les républicains dans le langage franquiste. Une exécution que Franco va exploiter pour en faire un martyr, alors même que leurs relations politiques avaient été tendues.

Un cortège de onze jours pour une mémoire manipulée

Le récit de Paco Cerdà suit précisément le trajet accompli par la dépouille de Primo de Rivera, transférée d’Alicante à Madrid en un voyage de onze jours. Ce périple, organisé par le régime, devait servir une propagande visant à légitimer la nouvelle Espagne franquiste en s’appuyant sur la figure d’un « héros » national.

L’écrivain espagnol, interrogé par le quotidien madrilène El Mundo, explique au micro de Courrier International : « J’étais incapable de m’expliquer pourquoi un événement historique aussi important et aussi extravagant de l’histoire espagnole n’avait jamais fait l’objet d’un livre. » Une question qui résume l’ambition de son ouvrage : donner une voix à cet épisode oublié, entre mémoire et manipulation politique.

« J’étais incapable de m’expliquer pourquoi un événement historique aussi important et aussi extravagant de l’histoire espagnole n’avait jamais fait l’objet d’un livre. »

— Paco Cerdà, écrivain et journaliste espagnol, interviewé par El Mundo, selon Courrier International

Une Espagne meurtrie et des « perdants » de l’Histoire

L’ouvrage de Cerdà s’inscrit dans une réflexion plus large sur les « perdants » de la guerre d’Espagne, ces millions de citoyens écrasés par la victoire franquiste. Entre 1939 et 1945, le régime impose une répression systématique : exécutions sommaires, camps de travail, exil forcé. Dans ce paysage désolé, la mémoire des vaincus est effacée au profit d’une narration officielle glorifiant les « héros » du camp nationaliste.

C’est cette logique que Paco Cerdà déconstruit, en retraçant le parcours d’un cadavre devenu outil politique. Un choix qui illustre la manière dont l’Histoire est écrite — ou réécrite — par les vainqueurs. « Présents » devient ainsi un livre sur les marges de la mémoire collective, ces silences imposés par la dictature.

Et maintenant ?

La publication en français de « Présents » intervient à un moment où l’Espagne continue de questionner son passé franquiste. En 2026, plusieurs initiatives visent à exhumer les fosses communes et à rendre justice aux victimes de la répression. L’ouvrage de Cerdà pourrait alimenter les débats sur la mémoire historique, notamment lors des commémorations des 50 ans de la mort de Franco, prévues en 2025.

Reste à voir si ce récit, qui s’ajoute à une bibliographie déjà riche sur la guerre civile, contribuera à une meilleure compréhension de cette période charnière. Une chose est sûre : en mettant en lumière ce voyage oublié, Paco Cerdà rappelle que l’Histoire n’est pas seulement écrite par les vainqueurs, mais aussi par ceux qui osent la réinterroger.

« Présents » est disponible en librairie depuis le 28 avril 2026 aux éditions Gallimard, dans une traduction de Cécile Pilgram. Une lecture qui s’impose pour qui souhaite comprendre les rouages d’une mémoire toujours en construction.

José Antonio Primo de Rivera était le fondateur de la Phalange espagnole, un mouvement d’extrême droite inspiré par le fascisme italien. Arrêté en 1936 par les républicains, il a été fusillé la même année à Alicante. En 1939, Franco a décidé de transférer sa dépouille sur 1 500 km pour en faire un « martyr » de son régime et légitimer son pouvoir, alors que leurs relations politiques avaient été tendues.