Une immense raffinerie de cobalt et de nickel, présentée comme un fleuron de l’industrie verte, devrait voir le jour à proximité de Bordeaux. Mais derrière ce projet, baptisé Emme (Electro Mobility Materials Europe), se cache une réalité moins médiatisée : les métaux raffinés serviront également l’industrie militaire. Comme le rapporte Reporterre, ce site industriel, annoncé comme pionnier en France pour la fabrication de matériaux essentiels aux batteries de véhicules électriques, soulève des questions sur l’ambivalence des filières industrielles dites « durables » et leurs liens avec le complexe militaro-industriel.

Ce qu'il faut retenir

  • Le projet Emme vise la construction d’une raffinerie de cobalt et de nickel près de Bordeaux, présentée comme un acteur clé de la transition énergétique.
  • Les métaux raffinés seront destinés, en partie, à l’industrie des batteries électriques, mais aussi à des applications militaires.
  • Le site industriel devrait être opérationnel d’ici 2028, avec une capacité de production annuelle estimée à 30 000 tonnes.
  • Le projet est porté par un consortium européen, dont les principaux actionnaires restent à préciser.
  • Les défenseurs du projet mettent en avant la création d’emplois locaux, tandis que les critiques dénoncent un manque de transparence sur les débouchés réels.

Un projet industriel présenté comme vertueux

Selon les promoteurs du projet Emme, cette raffinerie s’inscrit pleinement dans la stratégie française de souveraineté industrielle en matière de batteries électriques. D’après Reporterre, les matériaux raffinés – cobalt et nickel – sont en effet des composants clés pour les batteries lithium-ion utilisées dans les véhicules électriques. Le site, situé dans la zone industrialo-portuaire de Bassens, près de Bordeaux, bénéficierait d’un accès direct aux infrastructures logistiques, facilitant l’importation des minerais et l’exportation des produits finis.

Le consortium à l’origine d’Emme, composé d’acteurs européens du secteur des métaux et de l’énergie, mise sur une production annuelle de 30 000 tonnes une fois le site pleinement opérationnel, prévu pour 2028. Les premières phases de construction devraient débuter d’ici la fin de l’année 2026, avec un investissement total estimé à plusieurs centaines de millions d’euros.

Une double finalité civilo-militaire

Cependant, la communication entourant ce projet occulte en partie sa finalité militaire. Comme le souligne Reporterre, le cobalt et le nickel raffinés peuvent en effet être utilisés pour des applications non seulement civiles, mais aussi militaires. Ces métaux entrent dans la composition de certains alliages et revêtements utilisés dans la fabrication de missiles, d’armements ou encore de systèmes de propulsion.

« Le projet Emme est avant tout présenté comme un levier de la transition écologique, mais il ne peut ignorer ses liens potentiels avec l’industrie de l’armement »,
explique un expert du secteur des matières premières, cité par Reporterre.

Interrogé sur ce point, un porte-parole du consortium Emme a indiqué que « les volumes destinés à des applications militaires restent confidentiels et dépendront des commandes des clients », précisant que « la priorité reste l’approvisionnement du marché des batteries électriques ».

Un contexte industriel et géopolitique tendu

Ce projet intervient dans un contexte où la demande en cobalt et en nickel explose, portée par la transition vers les énergies propres. Le cobalt, notamment, est classé comme métal critique par l’Union européenne en raison de sa concentration géographique des gisements – principalement en République démocratique du Congo. Pour réduire cette dépendance, plusieurs États européens, dont la France, encouragent la création de raffineries locales. Selon Reporterre, le site de Bassens pourrait ainsi s’inscrire dans une logique de relocalisation industrielle.

Pour autant, cette stratégie soulève des interrogations. Les défenseurs de l’environnement et les associations de défense des droits humains pointent du doigt les conditions d’extraction du cobalt en RDC, souvent associées à des violations des droits humains et à des dommages environnementaux. Autant dire que la création d’une raffinerie « verte » en France ne suffira pas à résoudre ces problèmes structurels.

Et maintenant ?

Le projet Emme devrait faire l’objet d’une enquête publique d’ici la fin de l’année 2026, une étape clé avant l’obtention des autorisations administratives. Les associations environnementales et les élus locaux pourraient déposer des recours, notamment sur les questions de pollution et de sécurité industrielle. Par ailleurs, la Commission européenne devrait rendre publique, d’ici mi-2027, une stratégie révisée sur les matières premières critiques, qui pourrait influencer le modèle économique du site.

Enfin, la question des débouchés militaires reste en suspens : si le consortium Emme assure que les volumes destinés à l’armement seront marginaux, aucune garantie officielle n’a été apportée. Les prochains mois seront donc déterminants pour savoir si ce projet, présenté comme vert, saura concilier transition écologique et transparence industrielle.

En attendant, le débat sur la compatibilité entre transition énergétique et industrie de l’armement prend une nouvelle dimension en France. Les citoyens et les élus locaux pourraient exiger des clarifications sur les réels bénéficiaires de cette raffinerie, dont la localisation stratégique n’est pas un hasard.