Selon Euronews FR, le projet de construction d’un parc d’activités sur l’ancien site du camp nazi de Hirtenberg, près de Leobersdorf en Autriche, provoque une vive polémique. Alors que les travaux ont déjà commencé, des militants s’élèvent contre la destruction de vestiges historiques au nom du développement économique.

Ce qu'il faut retenir

  • Un camp nazi transformé en zone industrielle : Le site de Hirtenberg, annexe du camp de concentration de Mauthausen, abritait environ 400 femmes déportées entre septembre 1944 et avril 1945, contraintes à la fabrication de munitions.
  • Un projet controversé : Le futur parc d’activités prévoit un entrepôt frigorifique et un magasin Lidl, malgré les protestations des historiens et des associations.
  • Des vestiges jugés « non protégés » : Le Bureau fédéral des monuments autrichien a estimé que les ruines restantes ne justifiaient pas une protection monumentale.
  • Un passé historique marginalisé : Les prisonnières de Mauthausen ont été longtemps oubliées dans la mémoire collective autrichienne, un sujet encore sensible aujourd’hui.
  • Un débat politique et mémoriel : L’extrême droite, en progression électorale, remet en cause les exigences de mémoire historique.

Un site chargé d’histoire en passe d’être recouvert

Quelques blocs de béton à moitié enfouis dans une végétation envahissante sont tout ce qui subsiste aujourd’hui du camp annexe de Hirtenberg, dépendant du tristement célèbre camp de concentration de Mauthausen. Entre septembre 1944 et avril 1945, près de 400 femmes, principalement originaires d’Union soviétique, d’Italie et de Pologne, y ont été emprisonnées. Leur mission ? Fabriquer des munitions dans un complexe industriel voisin sous la contrainte des forces nazies.

Selon l’historien Bertrand Perz, spécialiste de Mauthausen, ce site reste d’une « importance historique majeure », notamment parce que « les prisonnières de Mauthausen ont été marginalisées dans la culture du souvenir ». Pourtant, après la guerre, la plupart des installations ont été démolies ou reconverties, ne laissant que des traces éparses du passé.

Un projet économique contesté sur un terrain à l’histoire trouble

En 2024, les autorités autrichiennes ont dévoilé des plans pour ériger un parc d’activités sur une partie du site, incluant un entrepôt frigorifique et un magasin de l’enseigne Lidl. L’entreprise a toutefois précisé que son magasin serait construit « non pas directement sur le site de l’ancien camp, mais sur une parcelle voisine ». Malgré cette nuance, le projet cristallise les tensions autour de la préservation de la mémoire historique.

Erich Strobl, porteur d’une campagne locale pour sauver les vestiges, a confié à l’AFP : « Pour moi, c’est un sentiment triste, parce qu’un lieu chargé d’histoire est recouvert, sacrifié à l’économie ». Ses propos illustrent l’opposition entre développement économique et devoir de mémoire, un dilemme qui traverse l’Autriche depuis des décennies.

Une mémoire historique encore fragile en Autriche

Après 1945, l’Autriche s’est longtemps présentée comme une « victime » du nazisme, occultant la complicité d’une partie de sa population et de ses institutions. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que le pays a commencé à affronter son passé, notamment sous la pression des historiens et des survivants. Bertrand Perz souligne que le débat actuel autour de Hirtenberg « aurait été impossible dans les années 1980 », reflétant une sensibilité accrue, mais aussi des résistances persistantes.

Pourtant, cette exigence de mémoire se heurte aujourd’hui à un courant inverse. « Il y a une tendance à dire : « Maintenant, cela doit vraiment s’arrêter » », explique Perz. Ce positionnement est notamment porté par l’extrême droite : le FPÖ, parti fondé par d’anciens nazis et arrivé en tête des législatives de 2024, participe à des coalitions au pouvoir dans cinq Länder autrichiens. Son influence croissante interroge sur l’avenir de la préservation des sites historiques liés au nazisme.

Des vestiges « insuffisants » pour une protection monumentale

En 2024, des fouilles archéologiques ont permis de mettre au jour des traces du camp de Hirtenberg. Pourtant, le Bureau fédéral des monuments autrichien a jugé ces vestiges « non suffisants » pour bénéficier d’une protection officielle. Une décision qui a relancé les critiques des associations, dont le Comité international de Mauthausen, qui martèle : « Un ancien camp de concentration ne doit pas être recouvert par de nouvelles constructions ».

Sur place, les travaux ont déjà débuté. Josef Pumberger, membre du Comité Mauthausen Autriche, a exprimé son désarroi face à l’avancée des bulldozers : « De la peine, de la colère, de la rage, qu’une chose pareille puisse se produire en Autriche en 2026 ». Son émotion reflète celle de nombreux Autrichiens, partagés entre modernisation et respect de l’histoire.

Un passé qui pèse sur le présent politique

Le projet soulève également des questions d’éthique et de transparence. Le terrain appartenait initialement à une entreprise liée au maire local, Andreas Ramharter, qui l’a vendu entre 2022 et 2023 pour plus de 15 millions d’euros. La société autrichienne TRA LEO GmbH & Co KG, acquéreur du site, a proposé de financer la création d’un mémorial, sans pour autant renoncer au projet industriel. Une offre jugée insuffisante par les militants, qui réclament une préservation intégrale des lieux.

Dans le centre-ville de Leobersdorf, les réactions des habitants sont contrastées. Certains ignorent tout du projet, d’autres préfèrent ne pas en parler. Depuis 2024, une stèle commémorative rappelle pourtant le sort des victimes. « Il est très important de conserver des preuves concrètes des bâtiments dans lesquels les nazis ont emprisonné, torturé et tué », insiste Pumberger. Pour lui, sans ces vestiges, la mémoire ne reste qu’abstraite, « limitée aux livres, aux photos et aux films ».

Et maintenant ?

Les travaux sur le site de Hirtenberg se poursuivent malgré les protestations, mais le débat autour de la préservation des lieux historiques en Autriche devrait s’amplifier. Plusieurs associations ont annoncé leur intention de saisir les tribunaux pour tenter de bloquer le projet. Par ailleurs, des discussions sont en cours pour créer un mémorial alternatif sur une parcelle adjacente, bien que sa forme et son financement restent à préciser. La pression internationale, notamment de la part des organisations juives et mémorielles, pourrait également influencer les décisions des autorités locales et nationales dans les mois à venir.

En Autriche, le passé nazi continue donc de hanter les choix d’aujourd’hui, entre développement économique et devoir de mémoire. Une tension qui, selon les observateurs, devrait se prolonger bien au-delà de l’achèvement des travaux prévus pour 2027.

D’après le Bureau fédéral des monuments autrichien, les traces encore visibles du camp sont jugées « non suffisantes » pour justifier une protection monumentale. Cette décision a été contestée par les historiens et les associations, qui estiment que ces ruines constituent un témoignage essentiel de l’histoire nazie en Autriche.