Une vaste étude internationale révèle que l’efficacité des antibiotiques chez les enfants diminue à un rythme alarmant, mettant en péril des millions de vies. Selon Futura Sciences, les chercheurs du Murdoch Children's Research Institute (MCRI) et de l’Université de Sydney, en Australie, ont publié leurs conclusions dans la revue JAMA Pediatrics le 7 août 2026.

Ce qu'il faut retenir

  • Une étude portant sur 106 581 échantillons d’infections pédiatriques, collectés dans 82 pays entre 2004 et 2022, montre une hausse généralisée de la résistance aux antibiotiques chez les enfants.
  • Deux bactéries, Acinetobacter baumannii et Klebsiella, concentrent les inquiétudes en raison de leur résistance croissante aux traitements de dernier recours.
  • D’ici 2035, la résistance pourrait atteindre 82 % pour Acinetobacter baumannii et 35 % pour Klebsiella, selon les prévisions des auteurs.
  • Les pays à faibles ressources sont les plus touchés, mais la surconsommation d’antibiotiques en agriculture et en santé humaine aggrave aussi la situation dans les pays riches.

Une résistance aux antibiotiques en hausse constante chez les enfants

Les chercheurs australiens ont analysé 106 581 prélèvements bactériens issus d’infections chez des enfants âgés de 0 à 18 ans, recueillis entre 2004 et 2022 dans 82 pays. Leurs résultats, publiés dans JAMA Pediatrics, confirment une tendance préoccupante : la résistance aux antibiotiques chez les enfants progresse plus vite que prévu. « Entre 2004 et 2022, la résistance aux antimicrobiens en pédiatrie a augmenté dans toutes les régions », soulignent-ils dans leur article.

Cette hausse est particulièrement marquée dans les milieux où les ressources sont limitées. Les enfants y sont plus exposés en raison d’un accès insuffisant aux soins, d’un assainissement défaillant et d’un usage mal encadré des antibiotiques. Dans ces pays, les infections résistantes constituent déjà l’une des principales causes de mortalité chez les moins de cinq ans.

Deux bactéries au cœur des inquiétudes : Acinetobacter baumannii et Klebsiella

Parmi les pathogènes surveillés, deux bactéries « Gram négatif » retiennent particulièrement l’attention des scientifiques en raison de leur double membrane externe, qui les rend plus difficiles à traiter. La première, Acinetobacter baumannii, est responsable d’infections variées (pulmonaires, cutanées, nosocomiales). Selon l’étude, 55 % des souches de cette bactérie étaient déjà résistantes aux antibiotiques dans les échantillons analysés.

La seconde, Klebsiella, provoque des infections urinaires, des septicémies et des infections nosocomiales. Son taux de résistance aux céphalosporines de troisième ou quatrième génération, ainsi qu’aux carbapénèmes, progresse rapidement en Asie du Sud-Est, en Europe de l’Est et dans la région du Pacifique occidental. « La progression est particulièrement alarmante », précise l’étude.

Des prévisions inquiétantes pour 2035

En extrapolant les tendances actuelles, les chercheurs estiment qu’une « augmentation substantielle » de la résistance aux antibiotiques de dernier recours est à prévoir d’ici 2035. Leurs modèles prévoient que 82 % des souches d’Acinetobacter baumannii et 35 % de celles de Klebsiella pourraient devenir résistantes d’ici cette date. « Nous constatons une résistance aux antibiotiques non seulement dans les cas de maladies graves, mais aussi dans des infections plus simples et sans complications, comme les infections urinaires chez l’enfant », a déclaré Penelope Bryant, co-auteure de l’étude et professeure associée au MCRI, au Guardian.

Autant dire que si cette tendance se confirme, les options thérapeutiques pour soigner les enfants pourraient se réduire drastiquement dans moins de dix ans. Une perspective d’autant plus critique que les antibiotiques sont souvent la seule ligne de défense contre certaines infections.

Pourquoi les enfants sont-ils particulièrement vulnérables ?

Plusieurs facteurs expliquent cette vulnérabilité accrue des enfants face à la résistance aux antibiotiques. D’abord, la surveillance et la recherche dans ce domaine ont longtemps négligé la pédiatrie. Les auteurs de l’étude pointent un manque de directives claires sur les dosages adaptés aux enfants, ainsi que des réticences à mener des essais cliniques dans cette population.

« Le développement de traitements antibiotiques pédiatriques est un secteur moins lucratif pour les laboratoires pharmaceutiques », explique l’étude. Par ailleurs, les pays à revenu élevé contribuent aussi à l’aggravation du phénomène, notamment via la surconsommation d’antibiotiques en agriculture, en élevage et dans les soins vétérinaires. L’usage excessif de ces médicaments accélère l’émergence de bactéries résistantes, qui peuvent ensuite contaminer les humains.

Un phénomène aggravé par la pollution de l’air

La résistance aux antibiotiques ne se limite pas aux milieux hospitaliers ou aux pays pauvres. Une étude citée par Futura Sciences a révélé que l’air des grandes villes contenait des gènes de résistance bactérienne à des concentrations inquiétantes, y compris en France. Ces éléments génétiques, transportés par la pollution atmosphérique, peuvent favoriser la propagation de bactéries résistantes, même en l’absence d’exposition directe aux antibiotiques.

« L’air vicié des grandes villes mondiales n’est pas seulement nocif pour nos poumons. Il contient aussi des éléments génétiques susceptibles de propager des bactéries résistantes aux antibiotiques », rappellent les chercheurs. Ce constat ajoute une dimension environnementale à un problème déjà complexe.

Et maintenant ?

Face à cette menace, les auteurs de l’étude appellent à une mobilisation internationale urgente. Ils recommandent d’améliorer la surveillance des résistances chez l’enfant, de renforcer les protocoles d’hygiène dans les hôpitaux et de limiter l’usage des antibiotiques en agriculture. D’ici 2030, des directives claires sur les dosages pédiatriques et des essais cliniques dédiés devraient être mis en place pour tenter de freiner cette tendance. Reste à voir si les gouvernements et les industriels répondront à ces appels.

Les prochaines années seront déterminantes. Si aucune action forte n’est engagée, les conséquences pourraient être dramatiques, avec une hausse significative de la mortalité infantile liée à des infections autrefois maîtrisables.

L’OMS et la communauté scientifique sonnent l’alarme

Cette étude s’inscrit dans un contexte plus large d’inquiétude au sein de la communauté scientifique et des autorités sanitaires. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déjà tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises sur la montée des résistances aux antimicrobiens. Selon l’organisation, certaines infections pourraient redevenir mortelles si la situation n’évolue pas rapidement.

« Nous sommes en train de perdre la course » contre les bactéries résistantes, a prévenu l’OMS dans un rapport récent. Les infections nosocomiales, les septicémies ou les pneumonies, autrefois soignées par des antibiotiques classiques, pourraient bientôt échapper à tout traitement. Face à ce constat, les chercheurs explorent des pistes alternatives, comme les « gélules de caca », testées pour restaurer l’efficacité de certains médicaments, ou des approches visant à modifier le microbiote pour potentialiser les traitements contre le cancer.

Les principaux facteurs identifiés sont l’usage excessif d’antibiotiques dans les pays à faibles ressources, le manque de surveillance et de directives adaptées en pédiatrie, ainsi que la surconsommation dans l’agriculture et les élevages dans les pays riches. La pollution de l’air, qui transporte des gènes de résistance, aggrave aussi le phénomène.

Plusieurs pistes sont explorées, comme les probiotiques, les thérapies par phages (virus tueurs de bactéries) ou les traitements visant à moduler le microbiote. Cependant, ces solutions restent expérimentales et ne sont pas encore disponibles à grande échelle. Les antibiotiques restent, pour l’instant, indispensables.