Dans les rues de Rome, un mur d’enceinte récemment rénové du jardin public de la Villa Sciarra porte une inscription fraîchement taguée : « ACAB », acronyme de « All cops are bastards ». Ce graffiti, apparu depuis le décès d’Abderrahim Fakir — un ressortissant marocain de 42 ans mort lors d’une arrestation à Bologne en juillet 2026 — a déjà été effacé à deux reprises en deux semaines par Valerio Tuveri, 28 ans. Ce salarié d’une entreprise privée de nettoyage et de restauration des monuments intervient bénévolement, avec l’accord de la municipalité, pour lutter contre la prolifération des tags qui recouvrent la capitale italienne.
Ce qu’il faut retenir
- Valerio Tuveri, 28 ans, surnommé « Mr Tuvs » sur les réseaux sociaux, nettoie bénévolement les graffitis à Rome avec un nettoyeur haute pression, avec l’autorisation de la mairie.
- Il a déjà intervenu deux fois en deux semaines sur un même mur du jardin public de la Villa Sciarra, tagué « ACAB » après la mort d’Abderrahim Fakir lors d’une arrestation à Bologne.
- Depuis juillet 2024, il publie des vidéos de ses interventions sur Instagram et TikTok, où il compte quelque 80 000 et 70 000 abonnés respectivement.
- Selon la police municipale de Rome, plus de cinquante personnes ont été dénoncées entre janvier et début juillet 2026 pour dégradations de bâtiments.
- Stefano Marin, adjoint municipal chargé des Politiques environnementales, salue son engagement tout en rappelant que « le bénévolat ne peut se substituer aux responsabilités des institutions ».
Avec sa combinaison blanche intégrale, son casque et son masque de protection, Valerio Tuveri pulvérise un mélange d’eau et de sable sous haute pression pour faire disparaître les inscriptions. « J’en suis à ma deuxième intervention sur ce mur », explique-t-il à l’AFP. Les autorités attribuent ce tag à des antifascistes du quartier, apparu dans un contexte de tensions sociales après la diffusion d’images du décès d’Abderrahim Fakir, dont les circonstances font l’objet d’une enquête judiciaire. Une vague de colère a suivi cet événement, qui a relancé les débats sur les violences policières en Italie.
Connue sur les réseaux sociaux sous le pseudonyme de « Mr Tuvs », Valerio Tuveri a commencé à publier ses vidéos à l’été 2024. À l’époque, il nettoyait les hauts murs des berges du Tibre dans le cadre des célébrations du Jubilé, « année sainte » de l’Église catholique. « J’ai nettoyé huit kilomètres de murs », précise-t-il. Son initiative a rapidement trouvé un écho sur les réseaux sociaux, où il cumule aujourd’hui 150 000 abonnés entre Instagram et TikTok. Son action a également inspiré d’autres citoyens, notamment à Brescia, en Lombardie, où des volontaires ont adopté la même méthode pour restaurer les façades de leur ville.
« Depuis que je publie ces vidéos, les gens ont commencé à considérer les graffitis comme un problème », se félicite-t-il. Avant son intervention, beaucoup de Romains avaient pris l’habitude de voir ces inscriptions comme une composante normale du paysage urbain. « Quand ils ont découvert la beauté qui se cachait derrière un mur tagué, ils ont commencé à réfléchir à mon travail et à les considérer d’un mauvais œil », ajoute-t-il. Pour lui, le graffiti devrait apporter une valeur artistique là où elle fait défaut. « Mais si Rome est déjà de l’art, alors ça n’a aucun sens », résume-t-il.
Emilia Del Monte, guide touristique de 26 ans vivant dans le quartier de Trastevere, partage cet avis. « Les tags n’ont aucun sens artistique », tranche-t-elle. Beaucoup se cachent derrière des messages politiques, mais en réalité, il n’y a souvent « rien de politique ». Elle déplore que ces inscriptions soient devenues une « caractéristique » de Trastevere, autrefois quartier populaire mais aujourd’hui très touristique et branché. « Quand je travaille avec des touristes, ils me demandent pourquoi ce quartier est rempli de graffitis », confie-t-elle.
Valerio Tuveri constate que le phénomène des tags s’est amplifié ces dernières années à Rome. Les dégradations touchent aussi bien les monuments que les maisons, les véhicules, les trains ou les rideaux métalliques. Pour lutter contre ce fléau, il plaide pour des « peines sévères », des « amendes salées » et l’installation de « beaucoup de caméras ». Selon les données de la police municipale, plus de cinquante personnes ont été dénoncées pour dégradations de bâtiments dans la capitale entre janvier et début juillet 2026. « Il faut des mesures dissuasives », insiste-t-il.
Une initiative citoyenne, mais pas une solution miracle
Si Stefano Marin, adjoint municipal chargé des Politiques environnementales et des Relations avec les citoyens, salue l’engagement de Valerio Tuveri, il rappelle que « la participation des citoyens peut représenter une ressource extraordinaire ». Cependant, il insiste sur le fait que « le bénévolat ne peut pas et ne doit pas se substituer de manière permanente aux responsabilités des institutions ». Rome doit faire face à des milliers d’interventions de maintenance et de nettoyage chaque année, avec des ressources limitées face à l’ampleur du vandalisme. « La ville doit gérer un territoire vaste et des actes de dégradation fréquents », souligne-t-il.
Pour aller plus loin, l’adjoint municipal propose la mise en place d’un crédit d’impôt national destiné à compenser les dépenses engagées par les citoyens, associations ou entreprises qui restaurent l’espace urbain. Parallèlement, la mairie prévoit d’installer des caméras de vidéosurveillance dans les zones les plus touchées. « L’objectif est de combiner prévention et répression », précise-t-il.
Les réseaux sociaux, vecteurs de mobilisation citoyenne
L’action de Valerio Tuveri illustre l’émergence de nouvelles formes d’engagement citoyen, amplifiées par les réseaux sociaux. Comme Ludovic Franceschet, l’éboueur star de Paris qui partage ses interventions de nettoyage sur les réseaux, il utilise sa visibilité pour sensibiliser le public à la préservation du patrimoine urbain. « On voit que le message se propage », se réjouit-il. Pourtant, cette dynamique soulève aussi des questions sur la privatisation de la gestion des espaces publics, même si elle reste complémentaire aux actions des autorités.
Pour Emilia Del Monte, la solution passe aussi par un changement des mentalités. « Les Romains doivent prendre conscience que ces tags nuisent à l’image de leur ville », estime-t-elle. Une prise de conscience qui, selon elle, commence à émerger grâce à des initiatives comme celle de Valerio Tuveri. « Les touristes recherchent des quartiers authentiques et propres. Si nous voulons conserver l’attractivité de Rome, il faut agir ensemble », conclut-elle.
En attendant, Valerio Tuveri continue son combat, pistolet à pression en main. Chaque mur nettoyé est une victoire symbolique, mais il sait que la bataille contre les tags ne fait que commencer. « Rome est une ville d’art et d’histoire. Ces inscriptions n’ont pas leur place ici », martèle-t-il.
Il est connu sous le pseudonyme « Mr Tuvs » sur Instagram et TikTok, d’après les informations du Figaro.