À l’occasion de la deuxième journée du Tournoi des Six Nations féminin 2026, opposant ce samedi 18 avril les Bleues aux Galloises à Cardiff, Yllana Brosseau, pilier de l’ASM Romagnat et internationale depuis 2020, a accordé un entretien au Figaro. La joueuse de 25 ans, titulaire en équipe de France et désormais bénéficiaire d’un contrat fédéral, dresse un état des lieux du rugby féminin en France, entre progrès structurels et défis persistants. Un bilan nuancé, alors que le XV de France se prépare pour la Coupe du monde 2029 en Australie.
Ce qu’il faut retenir
- 32 joueuses bénéficient actuellement d’un contrat fédéral en équipe de France féminine, contre seulement 6 en 2020. Le nombre de contrats devrait atteindre 24 à 25 après le Tournoi des Six Nations, selon Yllana Brosseau.
- Le nouveau sélectionneur, François Ratier, axe sa gestion sur la précision et la répétition des fondamentaux, tout en laissant une liberté d’appropriation aux joueuses.
- Le championnat de France féminin, désormais sponsorisé par AXA sous l’appellation « AXA Élite 1 », vise à professionnaliser davantage la discipline et attirer de nouveaux investisseurs.
- Les Anglaises restent une référence incontournable : leur modèle repose sur des contrats professionnels en club pour leurs internationales, un système encore en développement en France.
- Yllana Brosseau estime que les Bleues « ne sont pas si loin » des Anglaises, pointant les progrès réalisés lors des dernières compétitions internationales.
Un rugby en pleine mutation, entre héritage et modernité
Rencontrées en amont du Tournoi des Six Nations 2026, les pionnières du rugby féminin français, dont le premier match international date de 1982, ont partagé leur vision d’un sport profondément transformé. Pour Yllana Brosseau, les évolutions sont tangibles : « C’est sûr que c’est un sport différent. Même notre génération, qui est du début des années 2000, on sent la différence avec des filles qui arrivent déjà préparées, qui ont commencé la musculation un peu plus tôt. » Selon elle, le système d’investissement et les infrastructures se sont considérablement améliorés, même si des progrès restent à accomplir.
La joueuse de Romagnat souligne l’écart entre celles qui bénéficient d’un contrat fédéral et celles qui, en club, doivent concilier travail et entraînement. « On n’a vraiment pas le droit de se plaindre, déclare-t-elle. Parce que je vois des filles dans mon club qui mériteraient tellement d’avoir un contrat. » Elle insiste sur la pression morale qui pèse sur les 32 joueuses sous contrat, seules à pouvoir se consacrer pleinement au rugby à haut niveau. « Nous devons être meilleurs, travailler plus, montrer que le contrat ne nous est pas donné pour rien. »
François Ratier et la quête de la précision : une révolution méthodologique
L’arrivée de François Ratier à la tête du XV de France féminin en 2025 marque un tournant dans la gestion technique de l’équipe. Yllana Brosseau décrit sa méthode comme une philosophie axée sur l’essentiel : « La vision de François est beaucoup axée sur la performance. Pour lui, si tu fais les choses bien, tu peux réussir. Tu peux faire le truc le plus simple, si tu le fais bien, ça peut réussir. » Le sélectionneur mise sur la répétition des gestes techniques et la rigueur, sans surcharge d’informations. « Il veut juste qu’on fasse bien des choses simples et que ce soit précis », précise la pilier.
Cette approche, selon Brosseau, permet aux joueuses de s’approprier le projet tout en cadrant leur préparation. « Il a dit qu’il nous laisserait libre cours pour nous approprier le projet. Pour l’instant, les choses sont cadrées et bien faites. Il faut qu’elles soient répétées de la bonne manière pour, qu’après, on puisse dérouler, donner le meilleur possible avec nos qualités. » Une méthode qui semble porter ses premiers fruits, même si les résultats concrets sur le terrain restent à confirmer.
Le modèle anglais, une référence encore inaccessible
Face aux Anglaises, dont les Bleues n’ont plus battu depuis 2018, le fossé structurel reste patent. Yllana Brosseau explique : « Leur système est super différent. Les filles ont des contrats en club, en plus d’être déjà internationales. » En Angleterre, toutes les joueuses de championnat disposent d’un contrat professionnel, même si les salaires varient selon le statut. En France, seulement 32 contrats fédéraux sont actuellement en vigueur, un nombre appelé à augmenter après le Tournoi des Six Nations.
La joueuse de Romagnat estime néanmoins que les progrès français sont réels : « Je ne trouve pas qu’on est si loin que ça. Vraiment pas, surtout quand on regarde la dernière demi-finale [du Mondial]. » Elle pointe les erreurs évitables commises lors des matchs récents, comme contre la Nouvelle-Zélande, comme autant de leviers d’amélioration. « On a pêché sur des petites erreurs, comme contre la Nouvelle-Zélande (pour la petite finale). » Pour elle, l’enjeu est double : professionnaliser davantage les clubs et élargir le vivier de joueuses éligibles en équipe de France.
« Si le championnat de France va bien, l’équipe de France ira bien. Il faut aussi que la sélection soit ouverte à un groupe plus large de filles. Tout cela nous apportera beaucoup d’engouement dans les clubs et ils seront de plus en plus performants. »
— Yllana Brosseau, pilier de l’ASM Romagnat et internationale française
AXA Élite 1 : un partenariat pour structurer le rugby féminin
Le championnat de France féminin a franchi une étape majeure avec la signature d’un partenariat avec AXA, rebaptisant la compétition « AXA Élite 1 ». Ce naming, selon Yllana Brosseau, permet de donner une visibilité claire à la discipline. « Ce naming permet de créer une entité claire et de mieux identifier notre championnat. Cela peut permettre à de plus petites entreprises de venir investir, que ce soit au niveau local ou au niveau national », explique-t-elle. Un levier essentiel pour attirer des sponsors et pérenniser les clubs.
Les retombées se font déjà sentir. « On sent l’engouement, y compris sur les réseaux sociaux. Il y a plus de gens qui connaissent les joueuses, et pas seulement les internationales. On constate que l’image du rugby féminin passe aussi maintenant par les joueuses de club. » Les affluences progressent, avec des matchs affichant complet dans certaines régions, bien que l’Île-de-France reste un territoire plus complexe à conquérir, en raison de la domination culturelle du football.
Yllana Brosseau, qui portera le maillot tricolore ce samedi à Cardiff, incarne cette transition. Entre optimisme mesuré et lucidité, elle résume l’état d’esprit des Bleues : « On n’a pas le droit de se plaindre, mais on a le devoir de progresser. »
Selon Yllana Brosseau, entre 24 et 25 joueuses devraient bénéficier d’un contrat fédéral après la compétition. Le nombre total de contrats, actuellement fixé à 32, devrait évoluer d’ici juin 2027, à l’issue des renouvellements.
