Selon Euronews FR, le projet d’interdiction totale des services maritimes aux pétroliers russes, initialement porté par Ursula von der Leyen en février 2026, s’enlise dans les négociations européennes. Une mesure qui devait frapper au cœur les revenus énergétiques de Moscou se heurte désormais à une série d’obstacles politiques, économiques et géostratégiques.

Ce qu’il faut retenir

  • L’UE a proposé en février 2026 une interdiction totale des services maritimes (banques, assurances, transport) pour le pétrole russe, mais le projet est bloqué depuis avril.
  • Cette sanction, initialement liée à une coordination avec le G7, a été abandonnée faute de soutien américain sous l’administration Trump.
  • La Grèce et Malte, via leur veto, ont obtenu une exemption pour le transport de GNL russe jusqu’en 2027, protégeant leurs intérêts économiques.
  • Le plafonnement des prix du pétrole russe (60 dollars le baril en 2022) reste en vigueur, malgré son échec à réduire les revenus russes.
  • Les pays baltes et la Suède poussent pour une interdiction, tandis que la Russie contourne les sanctions via sa « flotte fantôme ».

Un projet né d’une ambition initiale, étouffé par les réalités

Dès février 2026, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, avait annoncé son intention d’inscrire l’interdiction des services maritimes dans le 20e paquet de sanctions contre la Russie. « En matière d’énergie, nous instaurons une interdiction totale des services maritimes pour le pétrole brut russe. Cela réduira encore les recettes énergétiques de la Russie et rendra plus difficile la recherche d’acheteurs pour son pétrole », avait-elle déclaré. Pour Bruxelles, cette mesure devait clore un chapitre resté ouvert depuis 2022 : interdire non seulement l’achat de pétrole russe, mais aussi l’aide logistique pour son transport.

L’histoire remonte à 2022, lorsque l’UE avait tenté d’interdire la fourniture de services maritimes aux pétroliers russes dans le cadre de son embargo sur les importations. Face à l’inflation et à la flambée des prix de l’énergie, les Européens avaient finalement privilégié un plafonnement des prix du baril russe à 60 dollars (52 euros), négocié avec le G7. Une décision historique, mais dont l’application s’est révélée problématique : la Russie a contourné le dispositif via sa « flotte fantôme », tandis que la Chine et l’Inde ont continué à acheter son pétrole sans respecter le plafond.

Le G7, une condition devenue un piège

Von der Leyen avait initialement conditionné l’interdiction à une coordination avec le G7, reprenant la méthode utilisée pour le plafonnement des prix. Mais le contexte politique américain a changé la donne : l’administration de Donald Trump, entrée en fonction en janvier 2025, a abandonné toute idée de coopération multilatérale sur les sanctions. « La bénédiction du G7 était peu probable, pour ne pas dire invraisemblable », analyse Euronews FR. Quelques jours après l’annonce de von der Leyen, le commissaire européen à l’Économie Valdis Dombrovskis avait tenté de relativiser : un accord au G7 n’était pas une « condition absolue », affirmant que l’UE ne « reculerait pas » devant une action unilatérale.

Pourtant, l’unanimité au sein de l’UE restait fragile. Le Royaume-Uni, dont le secteur des assurances maritimes (Protection and Indemnity, P&I) est crucial pour les pétroliers, était courtisé. Mais en mars 2026, les tensions au Moyen-Orient ont rebattu les cartes : les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, suivies de la fermeture du détroit d’Ormuz et de la flambée des prix du pétrole, ont rendu l’interdiction moins attrayante pour plusieurs États membres.

Grèce et Malte, le duo méditerranéen qui dicte le tempo

La Grèce et Malte, deux pays aux industries maritimes puissantes, ont rapidement fait entendre leur opposition. Pour eux, une interdiction totale entraînerait des pertes économiques majeures et profiterait à des concurrents étrangers. « La Russie s’appuierait sur la Chine et l’Inde pour poursuivre ses échanges pétroliers », argumentaient-ils lors des négociations à huis clos. En avril 2026, lors de l’adoption du 21e paquet de sanctions, l’interdiction a été adoptée « en principe », mais son entrée en vigueur a été suspendue sine die, le temps d’une « coordination et réflexion » au sein du G7. Un compromis précaire : « Les responsables de la Commission insistaient sur le fait que la formulation juridique restait souple, mais les réserves de la Grèce et de Malte, le désintérêt des États-Unis et le silence du Royaume-Uni, du Canada et du Japon ont laissé Bruxelles cruellement isolée. »

Le veto grec s’est illustré lors des négociations les plus tendues. Athènes a obtenu une exemption majeure : la possibilité de continuer à transporter du GNL russe vers des clients non européens jusqu’au 1er janvier 2027. Une victoire symbolique pour un secteur qui, selon le Financial Times, a généré au moins 3,8 milliards de dollars (3,35 milliards d’euros) de revenus pour des compagnies comme Dynagas ou Dynacom en trois ans. George Prokopiou, fondateur de Dynacom, incarne cette opposition : son empire maritime profite directement des exportations russes de brut.

L’échec du plafonnement des prix : un tigre de papier ?

Alors que l’interdiction des services maritimes s’efface des radars, l’UE se retrouve avec un outil largement inefficace : le plafonnement des prix du pétrole russe. Fixé à 60 dollars le baril en décembre 2022, ce mécanisme peine à être respecté. La Russie vend une partie de son pétrole au-dessus du plafond via des intermédiaires, tandis que les fluctuations des cours et l’absence de participation des grands acheteurs asiatiques réduisent son impact. « Sans une application sérieuse, le plafonnement des prix n’est qu’un tigre de papier – comme fixer une limitation de vitesse sans radars, sans police ni amendes », souligne Isaac Levi, expert au Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur.

Certains, comme la Suède et la Finlande, appellent à relancer l’interdiction des services maritimes. « Travailler à une interdiction totale des services maritimes est un élément crucial de cet effort, car elle augmenterait substantiellement les coûts de transport et garantirait qu’aucune entité européenne ne participe au commerce du pétrole, du charbon ou du gaz russes », a déclaré à Euronews FR la ministre suédoise des Affaires étrangères, Maria Malmer Stenergard. Mais pour d’autres, dont Malte et Chypre, la condition d’un accord au G7 reste un moyen de bloquer définitivement la mesure.

Et maintenant ?

L’UE se trouve dans une impasse : l’interdiction des services maritimes, souhaitée par une partie des États membres, est politiquement toxique dans un contexte de prix de l’énergie élevés. Tant que la Grèce et Malte maintiendront leur veto, le projet restera au point mort. Du côté russe, la « flotte fantôme » continue de permettre des exportations à des prix supérieurs au plafond, limitant l’efficacité des sanctions. La prochaine échéance majeure sera le sommet du G7 prévu en octobre 2026 à Évian, où la question pourrait resurgir – ou définitivement s’éteindre. Pour l’heure, Bruxelles mise sur une application renforcée du plafonnement des prix, tout en laissant la porte ouverte à une relance de l’interdiction… si les conditions le permettent.

Les prochaines étapes et les incertitudes persistantes

Plusieurs scénarios se dessinent pour les prochains mois. D’abord, une application stricte du plafonnement des prix, avec des contrôles renforcés sur les navires et les transactions financières. « Une interdiction bien calibrée réduirait les capacités de transport de la Russie, mais une mesure brutale pourrait faire grimper les prix mondiaux du pétrole », tempère Isaac Levi. Ensuite, une relance des négociations au G7, mais les chances d’un accord restent minces, compte tenu des positions divergentes des États-Unis et des puissances asiatiques.

Enfin, la question de la « flotte fantôme » russe demeure un défi logistique majeur. Tant que Moscou pourra compter sur des pétroliers non assurés par les grands acteurs européens, les sanctions resteront partiellement contournables. Les experts s’accordent sur un point : sans une coordination internationale élargie, incluant la Chine et l’Inde, toute mesure unilatérale de l’UE aura un impact limité.

Pour l’instant, l’interdiction des services maritimes aux pétroliers russes reste suspendue dans les limbes de la politique européenne. Une sanction qui aurait pu frapper Moscou au portefeuille se transforme en symbole des divisions de l’UE face à la guerre en Ukraine.

En 2022, dans un contexte d’inflation galopante et de crise énergétique, l’administration Biden a convaincu les Européens de privilégier un plafonnement des prix à 60 dollars le baril. L’objectif était d’éviter une nouvelle flambée des cours tout en réduisant les revenus russes. Cette approche, négociée avec le G7, devait permettre de maintenir le pétrole russe sur le marché tout en limitant les profits de Moscou. Cependant, ce mécanisme s’est révélé difficile à appliquer, la Russie contournant le plafond via des intermédiaires et des pays non-alignés comme la Chine ou l’Inde.

La « flotte fantôme » désigne un ensemble de pétroliers âgés, souvent sous pavillon de complaisance (comme le Liberia ou les Îles Marshall), que la Russie utilise pour exporter son pétrole en contournant les sanctions. Ces navires, non assurés par les grands acteurs occidentaux, permettent à Moscou de vendre son brut à des prix supérieurs au plafond de 60 dollars le baril. Leur nombre est estimé à plusieurs centaines, et ils jouent un rôle clé dans la résilience des exportations russes malgré les restrictions.